Le groupe minier français Eramet fait face à une nouvelle étape de son histoire industrielle et financière qui pourrait redéfinir l’équilibre géopolitique des ressources critiques. Fragilisé par une année 2025 difficile, marqué par une perte nette de près de 477 millions d’euros (environ 313 milliards de FCFA) et une forte pression sur sa trésorerie, le groupe est entraîné dans une bataille d’influence où s’affrontent désormais Libreville, Paris et Washington.
Historiquement ancré dans l’économie gabonaise via sa filiale Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), premier producteur mondial de manganèse, Eramet est un acteur industriel majeur depuis plus de trois décennies. Le manganèse est au centre de la chaîne industrielle globale, servant d’input essentiel à la sidérurgie internationale et, de plus en plus, aux technologies de la transition énergétique.
Sur le plan financier, la lutte pour la survie d’Eramet s’est accentuée au cœur de la crise métallurgique de 2025. Le groupe a convoqué ses actionnaires pour valider une possible augmentation de capital de 500 millions d’euros (près de 328 milliards de FCFA). Cette hausse du capital visait à renforcer ses fonds propres face à une dette croissante et à une volatilité exacerbée des prix des métaux. Cette recomposition du capital cristallise les tensions entre les principaux actionnaires que sont l’État français, la famille industrielle Duval et de nouveaux investisseurs potentiels.
C’est dans ce contexte que le Orion Critical Mineral Consortium (Orion CMC), fonds d’investissement soutenu par les États-Unis et Abou Dhabi, est entré en scène. Ce consortium explore l’acquisition d’une partie de la participation détenue par la famille Duval, ce qui pourrait ouvrir la porte à une influence stratégique américaine dans l’un des principaux producteurs mondiaux de métaux critiques hors de Chine. Une telle évolution serait lourde de sens dans un contexte où les chaînes d’approvisionnement en minerais essentiels sont devenues des enjeux de souveraineté économique.
Pour Paris, déjà actionnaire significatif à hauteur de plus de 25% via des participations étatiques, cet intérêt américain représente à la fois une opportunité et une menace. Il permettrait de sécuriser de nouveaux financements et de stabiliser Eramet, tout en diluant potentiellement le rôle français. Face à cela, le gouvernement français examine avec prudence l’opportunité de maintenir une influence majoritaire ou de favoriser une coalition d’investisseurs occidentaux.
Du côté de Libreville, la dynamique est tout aussi complexe. Le Gabon a récemment entamé une montée en puissance stratégique, validant une entrée au capital de Eramet et plaçant une représentante de haut rang, Murielle Minkoué Mézui, au conseil d’administration. Cette démarche montre que Libreville veut non seulement garantir ses intérêts économiques mais aussi rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée issue de ses ressources naturelles.
Parallèlement, le gouvernement gabonais a annoncé un projet de ban sur les exportations de manganèse brut à partir de 2029, visant à encourager la production locale à plus forte valeur ajoutée. Eramet a accueilli cette mesure avec prudence, soulignant son engagement à coopérer « dans un esprit de partenariat constructif » tout en sécurisant les 10 460 emplois liés à ses opérations industrielles sur le territoire.
Ainsi, ce trio d’acteurs, constitué de Libreville, Paris et Washington, est désormais engagé dans une confrontation d’intérêts qui dépasse la simple gouvernance d’une entreprise cotée. Il s’agit d’un vrai jeu stratégique autour de l’avenir industriel, financier et géopolitique des ressources minérales africaines, un enjeu central pour les chaînes de valeur mondiales du 21ème siècle. La manière dont cette bataille évoluera déterminera non seulement l’avenir d’Eramet mais aussi la place respective des nations et des capitaux dans la nouvelle donne des matières premières critiques.



