Le 31 juillet 2025, trois entités irlandaises liées à Carlyle ont saisi la justice new-yorkaise pour obtenir 65,2 millions de dollars. Le montant couvre loyers impayés, frais de « redelivery » et dommages pour obstruction à l’exécution d’une décision sénégalaise. Ce recours illustre une perte de confiance des bailleurs dans le cadre juridique local, pourtant censé être sécurisé par le protocole du Cap, traité international ratifié par le Sénégal.
Pour les investisseurs, le signal est clair : la protection contractuelle est insuffisante et les procédures locales manquent de prévisibilité. Les bailleurs appliqueront donc désormais une prime de risque plus élevée pour toute opération dans la région. Concrètement, cela signifie des loyers plus chers, des dépôts de garantie plus lourds et des conditions contractuelles plus restrictives pour les compagnies africaines.
Air Sénégal avait tenté de desserrer l’étau en ouvrant des négociations dès septembre 2024 pour racheter deux A319. Une offre finale ramenait le prix à 29 M$ (16,3 Mds FCFA), sous réserve d’un apport financier de l’État. Carlyle répliquait avec une contre-proposition à 54 M$ (30,3 Mds FCFA), intégrant sortie anticipée des A321. Mais, selon le quotidien sénégalais L’Observateur, le bailleur accepterait désormais de revoir ses prétentions à la baisse, jusqu’à 50 %, preuve que le rapport de force évolue.
En attendant, la dette court. En juin, l’IATA a gelé 3,2 M$ via le Billing and Settlement Plan (BSP), tandis que les arriérés atteignaient 8,5 M$. Les quatre Airbus ont été restitués en juillet, forçant Air Sénégal à recourir à un « wet lease » auprès de GetJet, solution coûteuse qui grève ses marges.
Le ministre des Transports, Yankhoba Diémé, se veut offensif : « Pour la première fois, nous avons dit non à des Américains. Ils sont revenus avec une offre réduite de moitié. Nous avons désimmatriculé les appareils et Air Sénégal continue de voler. » Carlyle est sommée de retirer ses avions avec une astreinte de 1 milliard de Franc CFA par jour. Derrière cette posture de souveraineté, la réalité financière demeure : déjà endettée à hauteur de 37,5 M$ vis-à-vis de l’opérateur de l’aéroport de Dakar, la compagnie ne survivra sans doute qu’au prix d’un accord structuré avec Carlyle, adossé à ses flux BSP.
Pour les analystes, le cas Air Sénégal pourrait créer un précédent : un jugement new-yorkais ouvrirait la voie à des saisies d’actifs à l’international, accentuant la perception de risque sur le pavillon sénégalais et, par ricochet, sur l’ensemble des compagnies d’Afrique de l’Ouest. Dans un secteur où le financement par leasing représente plus de 50 % des flottes, chaque point de prime de risque se traduit par des millions supplémentaires à financer — un fardeau qui pourrait durablement handicaper la compétitivité régionale.



