L’adjudication du 21 mai 2026 de l’Agence France Trésor résume à elle seule le paradoxe des marchés souverains. Paris a levé 1,540 milliard d’euros d’OAT indexées, avec des taux moyens pondérés compris entre 1,24 % et 2,03 %, selon les maturités, et des taux de couverture allant de 2,61 à 3,26 fois. Autrement dit, malgré une dette publique élevée et une tension persistante sur les taux européens, la signature française continue de se financer à des conditions que les Trésors de l’UEMOA ne peuvent qu’observer de loin.
Dans l’UEMOA, les obligations assimilables du Trésor se placent généralement sur des coupons de l’ordre de 6 % à 7 % pour des maturités de 3 à 7 ans, comme l’illustrent les émissions sénégalaises de février 2026, avec des OAT à 3 ans, 5 ans et 7 ans affichant respectivement 6,30 %, 6,45 % et 6,60 %. L’écart n’est donc pas marginal. Il est structurel : entre une dette française adossée à la profondeur de l’euro, à la liquidité de la place parisienne et au statut de valeur quasi-refuge, et des dettes UEMOA encore portées par une base d’investisseurs régionale, bancaire, prudente et peu diversifiée.
Le différentiel de taux ne mesure pas seulement le risque de défaut. Il incorpore une prime de liquidité, une prime de profondeur de marché, une prime réglementaire et une prime de perception. Une OAT française se revend, se repo, se couvre et se valorise en continu. Une OAT UEMOA, même émise dans une zone monétaire stable arrimée à l’euro, reste souvent conservée jusqu’à maturité par des banques locales. Le marché secondaire existe, mais il ne joue pas encore pleinement son rôle de découverte des prix.
La comparaison devient plus saisissante encore si l’on observe la demande. Sur l’adjudication française du 21 mai, les volumes demandés dépassent nettement les volumes adjugés, avec une couverture supérieure à 2,6 fois sur toutes les lignes. Dans l’UEMOA, les États doivent composer avec un calendrier chargé : 3 076 milliards de FCFA d’émissions publiques étaient projetés au deuxième trimestre 2026, soit environ 5,5 milliards de dollars. Cette abondance d’offre crée mécaniquement une concurrence entre signatures souveraines régionales.
Le vrai sujet n’est donc pas que les États de l’UEMOA paient cher. Le vrai sujet est qu’ils paient cher dans leur propre monnaie commune, au sein d’une zone à inflation relativement contenue et à change fixe avec l’euro. Ce paradoxe révèle moins une faiblesse monétaire qu’une faiblesse de marché : absence de courbe de taux suffisamment liquide, rareté des investisseurs longs, poids dominant des banques, faible présence des caisses de retraite et assurances comme teneurs naturels de duration.
En creux, l’OAT française rappelle ce qui manque encore aux OAT UEMOA : une profondeur institutionnelle. Tant que les titres publics régionaux resteront principalement un instrument de trésorerie bancaire plutôt qu’un actif de marché pleinement négocié, les États continueront de payer une prime élevée. Le spread avec Paris n’est pas seulement financier. Il est institutionnel.



