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Chronique – OPL 245 : la revanche de JPMorgan, le désaveu du Nigeria

Par-delà les manchettes et les slogans anticorruption, le feuilleton judiciaire du champ pétrolier OPL 245 s’est achevé comme une parabole du désenchantement africain face aux tribunaux internationaux. Après plus d’une décennie de procédures éclatées entre Abuja, Milan et Londres, le Nigeria a perdu sur tous les fronts — tandis que JPMorgan, Shell et Eni sortent…

Par-delà les manchettes et les slogans anticorruption, le feuilleton judiciaire du champ pétrolier OPL 245 s’est achevé comme une parabole du désenchantement africain face aux tribunaux internationaux. Après plus d’une décennie de procédures éclatées entre Abuja, Milan et Londres, le Nigeria a perdu sur tous les fronts — tandis que JPMorgan, Shell et Eni sortent blanchis, plus solides que jamais.


Un mirage à 1,7 milliard de dollars

Le Nigeria réclamait à la banque américaine JPMorgan Chase la somme astronomique de 1,7 milliard de dollars, estimant qu’elle avait « fermé les yeux » sur un transfert frauduleux lors de la vente du bloc offshore OPL 245.
Ce champ, l’un des plus prometteurs du golfe de Guinée, fut attribué dans les années 1990 à Malabu Oil & Gas, société contrôlée par l’ancien ministre du Pétrole, Dan Etete. En 2011, sous la présidence Goodluck Jonathan, un accord tripartite entre l’État, Shell et Eni met fin au différend : les majors paient 1,3 milliard USD, dont une partie transite via un compte séquestre ouvert chez JPMorgan à Londres avant d’être reversée à Malabu.

Quand le pouvoir change à Abuja, les nouveaux dirigeants crient au scandale : pour eux, la banque aurait dû bloquer ces paiements « soupçonnés » de corruption. Une plainte est déposée devant la High Court de Londres, invoquant le manquement à la fameuse Quincecare duty — l’obligation pour une banque de s’abstenir d’exécuter un ordre si elle soupçonne qu’il s’inscrit dans une fraude.


La leçon britannique

Le 14 juin 2022, la juge Sara Cockerill a tranché : pas de négligence, pas de faute, pas de remboursement.
Dans un jugement dense de 137 pages, la magistrate estime que le Nigeria n’a apporté aucune preuve tangible que les paiements litigieux étaient manifestement frauduleux.
JPMorgan, dit-elle, « a agi avec prudence » et « en conformité avec les obligations de diligence raisonnable ». Autrement dit, une banque n’a pas vocation à se substituer à la police ou aux procureurs.

La sentence est sévère pour Abuja : au lieu d’encaisser des milliards, le pays se retrouve à payer des millions de livres en frais de justice. Pire : le jugement fait jurisprudence et renforce la doctrine britannique sur la responsabilité limitée des établissements financiers dans des affaires où l’État demande réparation pour sa propre mauvaise gouvernance.


Milan, Abuja, Londres : trois défaites et une humiliation

Le désastre juridique ne s’arrête pas là. À Milan, les tribunaux ont acquitté en 2021 tous les dirigeants de Shell et Eni, estimant que le parquet n’avait pas établi le lien entre les versements et des pots-de-vin. En 2023, la cour d’appel italienne a confirmé l’acquittement et rejeté les prétentions civiles du Nigeria.
Enfin, en 2024, la Haute Cour fédérale d’Abuja a relaxé plusieurs anciens responsables, dont l’ex-ministre de la Justice Mohammed Adoke, jugeant qu’aucune preuve ne démontrait un enrichissement illicite.

Ces revers successifs marquent l’épilogue d’un contentieux tentaculaire, autrefois brandi comme un symbole de la croisade africaine contre la corruption, devenu finalement un cas d’école sur les limites du droit et la fragilité des États plaignants.


Leçons d’un naufrage

Au fond, cette affaire illustre une vérité inconfortable : on ne gagne pas à l’international ce qu’on a mal géré chez soi. Les gouvernements successifs nigérians ont changé de version, multiplié les recours et politisé le dossier. À la clé : une crédibilité émoussée et un coût colossal.

Pour les banques internationales, au contraire, le verdict londonien consolide un précédent : la Quincecare duty n’est pas un gilet pare-balles pour des États défaillants. Les institutions financières peuvent se retrancher derrière la conformité contractuelle et la diligence documentaire, à condition d’avoir respecté les procédures.

Pour l’Afrique, le message est clair : les litiges sur les ressources naturelles se gagnent d’abord dans la gouvernance, avant de se plaider dans les tribunaux étrangers.


L’épilogue d’un champ maudit

Treize ans après l’accord controversé, OPL 245 reste inexploité.
Les majors ont gelé tout investissement, craignant une insécurité juridique chronique.
Le Nigeria, lui, a perdu la bataille de la preuve, la guerre de la crédibilité et la manne d’un des plus grands gisements d’Afrique de l’Ouest.

Un paradoxe cruel : dans cette histoire d’or noir, le seul véritable gagnant est le droit anglo-saxon — rigoureux, froid, implacable — qui rappelle à chaque État africain que la souveraineté ne se plaide pas, elle se construit.

Financial Afrik Premium