Espionnage et télécoms : l’Occident en guerre contre la Chine
Officiellement, c’est pour avoir violé l’embargo américain contre l’Iran que Meng Wanzhou, 46 ans, directrice financière du géant des télécoms chinois Huawei et fille du fondateur du groupe, Ren Zhengfei, a été arrêtée le samedi 1er décembre. Les États-Unis avaient lancé un mandat d’arrêt contre Meng le 22 août dernier. Dans les faits, cette arrestation…
L'Amérique et l'Union Européenne s'inquiètent de la présence des entreprises chinoises dans leurs réseaux de télécommunication. Une préoccupation absente en Afrique.
Officiellement, c’est pour avoir violé l’embargo américain contre l’Iran que Meng Wanzhou, 46 ans, directrice financière du géant des télécoms chinois Huawei et fille du fondateur du groupe, Ren Zhengfei, a été arrêtée le samedi 1er décembre. Les États-Unis avaient lancé un mandat d’arrêt contre Meng le 22 août dernier.
Dans les faits, cette arrestation intervenue dans un pays tiers (Vancouver, Canada) et alors qu’à quelques milliers de kilomètres de là, Donald Trump et son homologue américain, goûtaient à une entrecôte, dans des retrouvailles en marge du G20 sensées mettre fin à leur guerre commerciale, est un nouveau témoignage de l’unilatéralisme de Washington dans la politique, le commerce et la finance mondiale. Des responsables canadiens ont déclaré qu’ils n’avaient d’autre choix que de procéder à l’arrestation en raison d’un accord d’extradition avec les États-Unis.
Ce qu’on reproche à Meng Wanzhou
La fille du fondateur du groupe est soupçonnée d’avoir menti à plusieurs banques sur les liens entre Huawei et l’une de ses filiales, SkyCom, ce qui aurait permis à cette société d’accéder au marché iranien en violation des sanctions américaines.
La dirigeante était membre du conseil d’administration de SkyCom il y a une dizaine d’années. Depuis la société a été vendue. Seulement la justice américaine estime que le groupe chinois en a gardé le contrôle, les employés de SkyCom ayant par exemple continué à utiliser les adresses électroniques huawei.com.
Aujourd’hui, la dirigeante de 46 ans risque gros. Elle est accusée de «complot d’escroquerie au détriment de plusieurs institutions financières», des chefs d’accusation passibles de 30 ans de prison aux Etats-Unis. L’avocat représentant le gouvernement canadien s’est opposé à la remise en liberté conditionnelle de la fille de Ren Zhengfei, fondateur de Huawei en 1987 et ancien membre de l’armée chinoise. Il a estimé qu’elle avait de bonnes raisons pour être tentée de fuir le Canada et rentrer en Chine.
L’audience devant un juge de la Cour suprême de Vancouver a été ajournée ce vendredi après plusieurs heures de débats, et doit reprendre ce lundi. Le juge devrait alors se prononcer sur une éventuelle libération sous caution de Meng Wanzhou.
L’avocat de la dirigeante chinoise a pour sa part assuré que sa cliente ne prendrait pas le risque de «faire honte» à son père, sa société et son pays en prenant la fuite. Elle s’engagerait par ailleurs à rendre ses passeports, à porter un bracelet électronique et à financer sa propre surveillance pendant la procédure.
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L’Occident et la tentation du monopole
Les déboires du groupe chinois aux Etats-Unis ne datent pas d’hier. Les agences de renseignement américaines accusent Huawei d’être lié au gouvernement chinois et assurent que les équipements qu’elle vend pourraient contenir des «portes dérobées» utilisées par les services secrets du régime communiste pour avoir accès aux systèmes vendus. Aucune preuve n’a été produite publiquement et la société a, à plusieurs reprises, nié ces allégations. Les produits Huawei sont utilisés par des opérateurs téléphoniques dans le monde entier, notamment en Europe, en Afrique et au Canada. Mais le groupe a été banni des projets d’infrastructures américains en raison de ces craintes d’espionnage au profit de Pékin.
Pour Gregori Volokhine, le président de Meeschaert Financial Services, cette affaire ne relève pas uniquement de la question de la guerre commerciale, mais de la guerre technologique. « Récemment, la Nouvelle-Zélande, l’Australie ou encore British Telecom ont banni Huawei pour l’équipement de leur réseau. Il ne s’agit plus là de protectionnisme économique mais vraiment d’empêcher la Chine non seulement de rattraper l’Occident mais de le dépasser dans le domaine technologique », a-t-il déclaré à l’agence de presse Reuters.
« Lesinvestisseurs craignent désormais que les tensions commerciales ne dépassent la simple sphère des tarifs douaniers pour évoluer vers un conflit plus largement économique et diplomatique, avec des implications négatives sur la croissance économique mondiale, enchaîne Chris Beauchamp, chef analyste marché chez IG à Londres. Dans ce type d’environnement, les actions apparaissent surévaluées, nous devrons donc nous attendre à ce que les pertes s’aggravent ».
Ren Zhengfei, un agent d’Etat?
Ren Zhengfei, ancien ingénieur de l’armée chinoise, a fondé Huawei en 1987 avec un capital initial de quelques milliers de dollars. A 74 ans, il reste président du groupe, désormais à la 72e place du classement des 500 premières entreprises mondiales du magazine Fortune, avec un chiffre d’affaires annuel de près de 80 milliards d’euros.
Le groupe est devenu l’un des premiers fournisseurs mondiaux d’équipements pour réseaux de télécommunications, suscitant les soupçons des Etats-Unis et d’autres pays qui s’alarment de ses liens éventuels avec Pékin.
Huawei, qui n’est pas coté en Bourse, a attendu 2011 pour dévoiler la liste de ses dirigeants — révélant alors que Mme Meng occupait les fonctions de directrice financière.
Espionnage , une vieille rengaine
Les entreprises technologiques chinoises sont souvent accusées d’espionnage par les gouvernements américains et européens au profit du gouvernement chinois. « Nous sommes profondément préoccupés quant aux risques liés à l’insertion dans notre réseau de télécommunications d’une entreprise ou entité détenue par un gouvernement étranger qui ne partage pas nos valeurs », déclarait Chris Wray – directeur du FBI – devant la commission permanente du Sénat des États-Unis dédiée à la surveillance de la communauté du renseignement américaine. « Cela ouvre la voie à des possibilités de pression ou de contrôle sur notre infrastructure de télécommunications. Cet état de choses permettrait à des tiers de modifier ou extirper des informations de façon furtive », a-t-il ajouté.
Ces propos du directeur du FBI partagés par ceux de la CIA, de la NSA et d’autres agences de renseignement des États-Unis visaient Huawei et ZTE, des constructeurs d’équipements basés en Chine. Il y a en fait que depuis des années, ces derniers sont dans la ligne de mire des autorités américaines ; ils sont soupçonnés de collusion avec le parti communiste et d’espionnage pour le compte du gouvernement chinois.
L’Union Européenne a emboîté le pas aux USA. « Faut-il se méfier de Huawei ou d’autres sociétés chinoises ? Oui, je pense que nous devons nous méfier de ces entreprises », a déclaré Andrus Ansip, commissaire européen en charge de la technologie, lors d’une conférence de presse à Bruxelles. Ansip a déclaré qu’il était préoccupé par le fait que les sociétés de technologie chinoises étaient tenues de coopérer avec les services de renseignement chinois, notamment grâce à des portes dérobées pour permettre l’accès aux données cryptées. Ansip a également déclaré que ces entreprises chinoises produisaient de micropuces qui seraient utilisées pour espionner d’autres entreprises.
On se souvient d’un cas récent où la Chine aurait infiltré Apple et d’autres sociétés américaines en utilisant des micropuces « espion » insérées sur des cartes mères de serveurs. Selon un rapport publié le 4 octobre dernier par Bloomberg, le spécialiste américain des cartes mères de serveurs, Supermicro, aurait été compromis en Chine, où des groupes affiliés au gouvernement auraient infiltré sa chaîne d’approvisionnement pour insérer de minuscules puces, de taille comparable à un grain de riz ou à un bout de crayon, sur des cartes mères qui se sont retrouvées dans des serveurs déployés aux États-Unis. De tels propos ont été rapidement contesté par les sociétés américaines concernées. Apple a dit avoir ouvert une enquête à l’interne qui n’a révélé la présence d’aucune micropuce espionne dans ses cartes mères. Le géant américain dit n’avoir jamais « trouvé de puces malveillantes, de manipulations matérielles, ni de vulnérabilités créés intentionnellement sur un serveur ». Elle a nié également avoir connaissance d’une quelconque enquête du FBI sur cette affaire.
« Aucun gouvernement n’a jamais demandé à Huawei de d’introduire des portes dérobées ou de compromettre des réseaux, et nous n’aurions jamais toléré un tel comportement de la part de notre personnel », a déclaré la société dans un communiqué. Huawei a nié ces allégations et dit que ces commentaires de Ansip ne sont que de simples malentendus.