« Les spreads souverains propulsent le Sénégal dans la catégorie du Venezuela et du Liban »
Le Sénégal entre dans un mois de juin décisif, relève Oxford Economics, dans une note datée du 4 juin 2026. Derrière deux « modestes » échéances obligataires internationales se joue en réalité une question bien plus fondamentale : le pays peut-il encore convaincre les marchés qu’il maîtrise sa trajectoire financière ?
Le 8 juin, Dakar doit honorer un coupon de 53,75 millions d’euros sur son eurobond 2037. Deux jours plus tard, un paiement de 38,75 millions de dollars est attendu sur l’emprunt obligataire 2031. Des montants modestes au regard de l’encours total de la dette sénégalaise, mais qui interviennent dans un contexte explosif marqué par les négociations interminables avec le FMI, l’apparition d’arriérés de paiement et la reconfiguration du pouvoir exécutif.
« Pour les investisseurs, l’enjeu n’est pas le paiement de ces coupons. Personne ne doute réellement que l’État sénégalais trouvera les ressources nécessaires, notamment grâce au marché régional de l’UEMOA. La vraie interrogation porte sur l’après », lit-on dans la note d’Oxford Economics, l’un des cabinets indépendants de prévisions économiques les plus influents au monde..
Depuis la suspension du programme de 1,8 milliard de dollars du FMI à la suite de la découverte de passifs non déclarés sous l’ancien régime, le Sénégal évolue dans une zone grise. Les discussions avec Washington se prolongent sans déboucher sur un nouveau programme, tandis que le débat sur un éventuel reprofilage ou une restructuration de la dette n’est plus tabou.
Les marchés ont déjà rendu leur verdict, poursuit Oxford Economics. L’eurobond sénégalais 2031 se négocie autour de 53,6 cents pour un dollar de valeur faciale, avec un rendement supérieur à 24 %, un niveau généralement associé aux signatures en détresse. Les spreads souverains ont franchi la barre des 1 500 points de base au-dessus des bons du Trésor américain, propulsant le Sénégal dans une catégorie de risque habituellement réservée à des pays comme le Venezuela ou le Liban.
Cette défiance ne s’explique pas uniquement par les finances publiques. Elle est aussi politique.
Le président Bassirou Diomaye Faye a récemment confié les clés de la Primature à Ahmadou Al Aminou Lo, ancien cadre de la BCEAO et architecte du suivi de l’Agenda Sénégal 2050. Économiste reconnu, Lo apparaît comme un interlocuteur crédible pour les institutions financières internationales. Sa nomination est perçue comme un signal de professionnalisation de la gestion économique.
Mais la nouvelle équation institutionnelle est loin d’être simple.
L’ancien Premier ministre Ousmane Sonko, désormais président de l’Assemblée nationale, s’est publiquement opposé à toute restructuration de dette, qu’il considère comme une atteinte à la souveraineté nationale. Dans le même temps, il entend exercer un contrôle parlementaire étroit sur l’action gouvernementale. Une situation inédite qui crée une forme de bicéphalisme au sommet de l’État et nourrit les interrogations sur la capacité du Sénégal à mettre en œuvre les réformes budgétaires que réclame le FMI.
Car la pression financière s’intensifie.
Au-delà des coupons en devises de juin, le Trésor sénégalais doit également faire face à près de 296 milliards de FCFA d’échéances domestiques au cours du même mois. Cette stratégie de refinancement par le marché régional devient elle-même une source d’inquiétude. Le FMI a déjà alerté sur la concentration croissante de la dette souveraine dans les bilans des banques de l’UEMOA, avec le risque d’éviction progressive du financement du secteur privé.
Les tensions de trésorerie commencent d’ailleurs à apparaître. L’accumulation d’arriérés signalée vis-à-vis de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA) suggère que les arbitrages de liquidité deviennent plus délicats. Même si le service de la dette extérieure reste assuré, tous les créanciers ne semblent plus être servis avec la même priorité.
Le paradoxe sénégalais est désormais évident. Le pays continue de rembourser ses eurobonds et conserve un potentiel économique considérable, renforcé par l’entrée en production des hydrocarbures. Pourtant, sa signature souveraine se dégrade rapidement en raison de l’incertitude entourant sa gouvernance économique et sa relation avec le FMI.
Pour les marchés, la question n’est plus seulement de savoir si le Sénégal peut payer. Elle est de savoir selon quelle stratégie il compte le faire.
Les prochaines semaines apporteront un début de réponse. Mais une chose est déjà acquise : les investisseurs scrutent moins les coupons de juin que la capacité du tandem Diomaye Faye–Ahmadou Al Aminou Lo à restaurer une cohérence économique dans un paysage politique désormais plus fragmenté que jamais.
Pour rappel, le cabinet Oxford Economics emploie plus de 450 économistes et analystes répartis dans plus de 20 bureaux à travers le monde. Ses modèles couvrent plus de 200 pays, plus de 150 secteurs d’activité et près de 8 000 villes et régions. Ses clients incluent des gouvernements, des banques centrales, des institutions financières, des gestionnaires d’actifs, des multinationales et des organisations internationales. En Afrique, sa filiale spécialisée, Oxford Economics Africa, basée en Afrique du Sud, produit des analyses sur les 54 économies du continent, notamment en matière de risque politique, de dette souveraine, de croissance et d’attractivité des investissements.
Encadré :
Dette du Sénégal à l’international : spreads élevés, et fortes décotes …
Les marchés ont déjà rendu leur verdict. Lorsqu’une obligation d’État vaut 100 à son émission, cela signifie que l’investisseur s’attend à récupérer intégralement son capital et ses intérêts. Or l’eurobond sénégalais arrivant à échéance en 2031 ne s’échange plus qu’autour de 53,6 cents pour un dollar de valeur nominale. En clair, le marché considère qu’un dollar promis par l’État sénégalais dans le futur ne vaut plus aujourd’hui qu’un peu plus de la moitié de sa valeur théorique. Ce niveau de décote est généralement observé lorsque les investisseurs commencent à envisager un risque élevé de restructuration ou de difficultés de paiement.
Cette chute du prix a une conséquence mécanique : le rendement exigé par les investisseurs dépasse désormais 24 % par an. Autrement dit, pour convaincre les marchés de lui prêter à long terme, le Sénégal devrait théoriquement accepter un coût de financement supérieur à 24 %, un niveau incompatible avec une gestion normale des finances publiques. À titre de comparaison, les États africains les mieux notés empruntent généralement entre 6 % et 10 % sur les marchés internationaux.
Le même signal apparaît dans les spreads souverains, c’est-à-dire l’écart entre les taux exigés sur la dette sénégalaise et ceux des bons du Trésor américain, considérés comme l’actif sans risque mondial. Lorsque cet écart dépasse 1 500 points de base, soit 15 points de pourcentage, les investisseurs indiquent qu’ils considèrent le risque sénégalais comme exceptionnellement élevé. À ce niveau, le Sénégal se retrouve dans la même catégorie de perception de risque que des États ayant connu des crises de dette ou des restructurations récentes.
Cela ne signifie pas que le Sénégal est en défaut de paiement aujourd’hui. Le pays continue d’honorer ses échéances et a jusqu’à présent trouvé les ressources nécessaires sur le marché régional de l’UEMOA. Mais les marchés ne jugent pas le présent : ils évaluent le futur. Et leur message est clair : tant que les discussions avec le FMI resteront incertaines et que la stratégie de gestion de la dette ne sera pas clarifiée, les investisseurs continueront d’exiger une prime de risque exceptionnelle pour financer l’État sénégalais.



