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Sénégal : grandeurs et misères d’une démocratie

Le verdict de l’affaire Adji Sarr – Ousmane Sonko devrait tomber le 1er juin 2023. Dakar se dirige vers l’épilogue de ce dossier explosif sous forte tension. A 48 heures de l’échéance, des maisons des dignitaires du régime sont menacées, certaines attaquées, d’autres brûlées. Agences bancaires, commerces et bus sont les cibles de manifestants encagoulés,…

Dakar se dirige vers l’épilogue d'un dossier explosif sous forte tension © DR

Le verdict de l’affaire Adji Sarr – Ousmane Sonko devrait tomber le 1er juin 2023. Dakar se dirige vers l’épilogue de ce dossier explosif sous forte tension. A 48 heures de l’échéance, des maisons des dignitaires du régime sont menacées, certaines attaquées, d’autres brûlées. Agences bancaires, commerces et bus sont les cibles de manifestants encagoulés, armés de cocktails Molotov, de bidons d’essence et de projectiles alors que Ousmane Sonko, ramené abruptement à sa maison de Dakar par les Forces de Défense et de Sécurité (FDS) et mis en quarantaine, continue de demander aux jeunes de descendre dans la rue. Pour sauver la démocratie, le soustraire du rouleau compresseur de la justice ou pour défendre ce qu’il appelle “le projet”?

Absent de son procès le 23 mai dernier, l’opposant a suivi la réquisition du procureur depuis Ziguinchor, à 450 km au Sud de Dakar. Sourds aux supputations et aux menaces, les juges armés d’un dossier de 471 pages dont des éléments audios et vidéos, ont, pendant 17 tours d’horloge, interrogé tous les acteurs et témoins directs de ce scénario à la DSK-Nafissatou Diallo à l’exception, notable, du principal accusé.

Le vaudeville dakarois oppose David à Goliath, l’un pouvant devenir l’autre selon les thèses qui s’affrontent. Deux citoyens que tout différencie. A commencer par l’âge et les conditions sociales.

Au moment des faits, Adji Sarr avait 20 ans et, à l’instar des milliers de jeunes filles du monde rural charriées des campagnes vers la grande ville, ne rêvait pas de plus qu’un salaire de domestique (50 000 Franc CFA en moyenne) pour subvenir aux besoins de la famille restée au village. Ousmane Sonko, lui, avait 46 ans et s’affirmait de jour en jour comme le principal opposant du président Macky Sall qu’il ne ménage pas dans ses discours cousus de révélations, d’accusations de détournements, d’un nationalisme -panafricanisme aux contours non définis et d’un projet de société qui galvanise ses militants.

Diplômé de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA), le leader du PASTEF (les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), qui met en avant la posture morale et vestimentaire du bon musulman combinée avec l’affirmation d’un nationalisme économique envers les multinationales, bénéficiaires de trop d’incitations fiscales, s’était classé 3eme à la présidentielle de 2019 avec environ 15% des suffrages.

Comment donc, ce leader politique quasi quinquagénaire, vivant dans une maison cossue du quartier huppé de Keur Gorgui et la frêle Adji sarr, Cozette tropicale sortie tout droit de l’univers des Misérables de Victor Hugo, se sont-ils rencontrés ? C’est la question que l’on se posait le 6 février 2021, lorsque Adji Sarr porte plainte pour « viols répétitifs » et « menaces de mort” contre la figure montante de la vie politique sénégalaise.

Beaucoup de Sénégalais avaient d’abord nié et agité l’épouvantail du « piège politique» au moment de la révélation de l’affaire. Le journal qui avait publié le scoop verra ses locaux saccagés dans la nuit, une intimidation croissante qui confine les médias sénégalais à une quasi autocensure sur le dossier, laissant la voie libre à des centaines de blogueurs, tiktokeurs et autres nervis numériques révélés depuis février 2021.

Dans le fond, le dossier revêt sa part d’énigme. Après avoir déclaré dans un premier temps qu’il ne s’était jamais rendu au Salon Sweet Beauty, le leader du Pastef organisera une conférence de presse pour reconnaître s’être rendu dans le lieu aux fins d’un massage thérapeutique destiné à soigner des douleurs lombaires. Ousmane Sonko niera tout viol et accusera nommément le président Macky Sall d’être l’auteur de ce qu’il qualifie de «complot d’Etat».

Convoqué dès le lendemain pour être entendu, l’homme politique, alors député, invoquera son immunité parlementaire. Ses jeunes partisans en bouclier devant sa maison parviendront à repousser les policiers. Pourtant aucune disposition légale n’interdit d’entendre un député, assène cette robe noire qui a requis l’anonymat. “L’Etat reculera face à la pression populaire dans ce qui fut interprété dans les cercles des magistrats comme une première victoire du populisme contre l’Etat de droit”.

Dès lors, Ousmane Sonko misera sur la rue pour s’opposer au rouleau compresseur de la justice. Cela d’autant que, celle-ci, usera d’une certaine célérité pour lever son immunité parlementaire le 26 février 2021.

Convoqué par le tribunal le 3 mars 2021, l’opposant et son cortège se heurteront, au terme d’une interminable course de lenteur, aux forces de l’ordre. Il sera arrêté pour « trouble à l’ordre public ». Dakar s’embrase et voit des stations d’essence et des commerces brûlés. Environ 17 succursales d’Auchan, qui en compte 33 à travers le pays, ont été pillées puis incendiées.

La maison de Me El Hadji Diouf, le tonitruant avocat d’Adji Sarr, sera saccagée et brûlée dans une relative indifférence de la presse tétanisée dans ses petits souliers de quatrième pouvoir. Le pouvoir des médias ne peut donc fonctionner qu’en temps de paix ? Les pilleurs attaqueront en particulier tous ceux qui sont soupçonnés de près ou de loin d’être contre leur leader. La Radio RFM du Groupe Futur Médias de Youssou Ndour, conseiller du président Macky Sall, n’échappera pas à la furie qui s’en prendra aussi à une importante caserne de la gendarmerie, à des commissariats et aux demeures de certains dignitaires.

Les émeutes de mars 2021 ont fait 16 morts et encore aujourd’hui, aucune suite judiciaire n’est donnée à ce dossier qui rappelle combien l’Etat de droit a besoin de la force et pas seulement de la vertu pour faire régner l’ordre. Le défi de toute démocratie restant de faire régner la paix dans la cité en faisant économie de la force. Et sur ce principe, les États dirigistes ont plus de marges de manœuvre qu’un pays comme le Sénégal où la liberté de manifester est interprétée parfois comme la liberté de s’opposer aux forces de l’ordre. Au plus fort des violences de mars 2021, les leaders religieux appelleront à l’apaisement. Ousmane Sonko, brièvement interpellé, est inculpé pour viol présumé et placé sous contrôle judiciaire. Un quasi cas de jurisprudence car au Sénégal, l’inculpation pour viol est en général accompagnée d’un mandat de dépôt.

L’affaire Adji Sarr -Ousmane Sonko accélère la polarisation du pays et voit des membres des sociétés civiles, des droits-de-lhommistes, des féministes et mouvements de protection des femmes tenaillés entre leurs convictions, la peur et la politique.

Le lent chemin vers la justice

Pendant deux ans, de mars 2021 à mars 2023, l’affaire du viol présumé est en instruction. En dépit de l’usage et de l’abus du dilatoire par les avocats de la defense, les juges parviendront à entendre les témoins, à écouter Ousmane Sonko en mars 2022 et à le confronter enfin avec Adji Sarr en décembre dernier.

La tenue de la première audience de ce procès le 16 mai, soit juste une semaine après qu’Ousmane Sonko ait perdu en appel son procès en diffamation contre un ministre qu’il accusait de détournement de 29 milliards de FCFA, est vu par l’opposition comme de l’acharnement. La défense de Sonko constituée d’une ligne pléthorique de 15 avocats semble avoir battu sa stratégie sur le renvoi, son client allant jusqu’à prétendre être la cible d’une tentative d’empoisonnement.

Manifestement peu pressé d’aller au procès, le prévenu organisera son injoignabilité en jouant au chat et à la souris avec les huissiers qui le traqueront en vain chez lui et devant le siège de son parti. C’est sur cette base que l’affaire fut renvoyée du 16 au 23 mai. Pour ce nouveau rendez-vous, la justice a dû batailler ferme pour remettre la fameuse convocation à Ousmane Sonko.

Tirant les leçons des déconvenues de la semaine précédente, le juge enverra d’abord un huissier à Ousmane Sonko, replié entre temps à Ziguinchor. L’auxiliaire de la justice reviendra bredouille. Puis, c’est le commissaire de la localité, envoyé à la rescousse, qui réussira l’exploit de faire enfin signer à Ousmane Sonko le fameux document.

Lequel Ousmane Sonko continue d’affirmer qu’il n’a toujours pas reçu de convocation en bonne et due forme. Qu’est-ce que cela aurait changé dans la situation puisque l’opposant déclarait quelques jours plus tôt qu’il n’allait plus déférer aux convocations de la justice, menaçant les magistrats de représailles ?

Aussi, le 23 mai, le leader du Pastef était, des principaux convoqués, le seul absent à la barre. Son armada d’avocats a quitté la salle en fin de matinée après avoir vainement essayé d’obtenir un nouveau renvoi. Devant les caméras, ils dénonceront «une parodie de justice».

Présente au procès, Adji Sarr est revenue sur des détails torrides, assurant avoir été violée à cinq reprises par Ousmane Sonko, dans l’enceinte du salon de massage entre fin décembre 2020 et début février 2021, jusqu’au dépôt de sa plainte.

Pour sa part, Ndeye Khady Ndiaye, la patronne du salon de massage Sweet Beauty, accusée d’incitation à la débauche et de complicité de viol, a rejeté l’hypothèse de viols.

Le refus du principal prévenu de se soumettre à un test ADN ajouté aux témoignages à charge et décharge seront pesés et soupesés dans un dossier où le maire de Ziguinchor encourt jusqu’à dix ans de prison pour “viol” et cinq ans pour «corruption de la jeunesse» selon le réquisitoire du procureur.

Au-delà de ce procès et quel qu’en soit le verdict, c’est la grande démocratie sénégalaise, fondée sur le respect de l’Etat de droit, qui semble avoir perdu la bataille de l’opinion. Dans cette douloureuse affaire, le rôles des hommes de médias, le comportement du jeune capitaine Touré, officier instructeur du dossier, qui aurait envoyé des SMS à Ousmane Sonko alors que l’affaire était en instruction et les pantalonnades du docteur Alhousseynou Gaye, le médecin qui a examiné Adji Sarr, servant des versions contradictoires selon qu’il est devant la barre ou face aux médias, ne sont-ils pas la preuve que si la grandeur de la démocratie est dans l’indépendance de la justice, sa misère, elle, réside dans la carence des ordres fondant le contrôle et la sûreté de la cité et des professions libérales dont l’intégrité garantit l’authenticité des actes légaux et la sécurité juridique de la vie des affaires.

Si les policiers et les gendarmes, sur la ligne de feu, ont réussi vaille que vaille à contenir les assauts des foules, l’on ne peut qu’être assez circonspect sur le rôle des médecins, des Journalistes, des avocats tenus et de tous qui sont tenus à la vérité des faits ?

L’avant dernier épisode de cette affaire, sous forme de caravane de la liberté, organisée par Ousmane Sonko pour déloger Macky Sall du Palais, le montre si bien, si la bataille de l’opinion est perdue, celle de l’ordre est gagnée. Le leader du Pastef, exfiltré et ramené chez lui à Dakar, compte plus que jamais sur la rue pour valider une candidature présidentielle aujourd’hui compromise.

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