Le bilan est sanglant. Une dizaine de personnes mortes. D’une affaire de moeurs, privée jusqu’à plus ample informé, l’on est tombé sur la thèse d’un traquenard politique suivie de la colère explosive de la jeunesse éprouvée par les politiques de restriction pour cause de covid-19. Effet Pangolin prédit voilà plusieurs mois par un rapport des experts du Quai d’Orsay et que nous avions ici, dans ce journal, enterré par un éditorial de l’écrivain Gaston Kelman?
Pour le Sénégal, ce bras de fer aura été un crash test grandeur nature des institutions, tenaillées dans un débat contradictoire entre ceux qui les appellent à ne pas transiger sur le principe de la séparation des pouvoirs et, paradoxalement, ceux qui pressent le chef de l’Etat à stopper la machine judiciaire au nom de la paix sociale et de la Maslaha. La question est de savoir désormais si l’Etat de droit résistera aux tractations politiques et au violent rapport de force qui lui est opposé dans la rue pour se consolider (l’hypothèse inverse étant un sens interdit). Le suspens est de se savoir si au sortir des médiations religieuses et civiles, la justice sénégalaise, visiblement objet de défiance de la part des jeunes, résistera aux tentations, d’un côté comme de l’autre, pour garantir les conditions d’un traitement équitable entre la nécessaire présomption d’innocence de l’accusé et la non moins nécessaire présomption de bonne foi de l’accusateur. C’est tout le débat politico-médiatique qui chauffe le sénégal actuel. Un débat fécond mais violent, assorti dans sa phase extrême, de menaces de mort, de brimades et d’expéditions punitives contre les domiciles et les médias de ceux supposés appartenir au camp opposé.
Très vite, les intellectuels ont perdu la voix. Les fake news ont remplacé les news. Les PV de gendarmerie se sont retrouvés objet de dissection, sur les plateaux de télévision. De la Maréchaussée, provenait, non pas des fuites, mais une crue, un ras de marée. De son côté, l’Etat, poussé dans ses derniers retranchements, a essayé de reprendre la main, en coupant le signal à certains médias jugés unilatéraux dans leurs traitements de l’information (le tribunal des pairs étant inerte) et en mobilisant l’armée en dernier ressort pour protéger les biens et les personnes. Une décision qui illustre l’âpreté du débat politique, catalyseur de vieilles rancoeurs populaires et, forcément, de fil en aiguille, de la recherche du bouc émissaire expiatoire. Le stupéfiant autodafé des biens privés en témoigne, un fossé immense existe entre le pays officiel et le pays réel. Le ciblage précis des intérêts français semble ne pas relever de l’effet spontané de la colère des jeunes pour qui suit le débat politico- médiatique sénégalais où l’exigence de la préférence nationale et du local content s’est construit dans la dénonciation des supposés traitements de faveur accordés aux entreprises de l’Hexagone.
Il est clair que ces jeunes en colère ignorent tout du fait que Total est une entreprise à enseigne française, avec des actionnaires sénégalais, des emplois et des versements à l’Etat sous forme de TVA d’impôt sur les sociétés et de divers prélèvements Idem pour Sonatel, qui s’est relancé à la fin des années 90 par une alliance avec Orange qui lui a redonné un nouveau souffle lui permettant de devenir un champion régional. L’effet irrationnel de l’autodafé restant, bien entendu, depuis celui de Lisbonne, lié à la psychologie des foules et à l’exaltation du sentiment national, de la fierté perdue, des bas instincts. Passé ce violent mouvement de colère, l’heure est à la reconstruction de l’image d’un pays qui se veut après tout, au nom de sa nombreuse diaspora à l’étranger, -première source de devises du pays, avec le tourisme-, et de ses prétentions à jouer un rôle accru sur la scène africaine et internationale, terre d’accueil et terre d’investissement. Après la bouffée de colère, viendra sûrement le temps des retrouvailles. Et, aussi, celui de l’inventaire, exercice dont ne saurait se dédouaner la classe politique, les médias et la société civile …Dire que l’on avait jeté le scénario de l’effet Pangolin aux orties.



