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Niger : le coût financier du renversement de Bazoum

Combien aura coûté le coup d’Etat au Niger ? La question est d’actualité en ce 2 avril où se termine théoriquement le mandat du président Mohamed Bazoum renversé le 26 juillet 2023, par un coup d’État conduit par le général Abdourahamane Tiani. Les chiffres donnent le tournis. Le premier choc est immédiat et externe. Selon…

Combien aura coûté le coup d’Etat au Niger ? La question est d’actualité en ce 2 avril où se termine théoriquement le mandat du président Mohamed Bazoum renversé le 26 juillet 2023, par un coup d’État conduit par le général Abdourahamane Tiani. Les chiffres donnent le tournis.

Le premier choc est immédiat et externe. Selon la Banque mondiale, les financements suspendus après le putsch représentent environ 7,5 % du PIB. Rapporté au PIB nominal de 2023, estimé à 11 718 milliards de FCFA, le manque à financer s’élève à près de 878,9 milliards de FCFA, soit environ 1,46 milliard de dollars. Dans le même temps, les partenaires bilatéraux et multilatéraux avaient interrompent leurs appuis : plus de 550 millions de dollars côté Union européenne, près de 200 millions de dollars côté américain. A cela il faut ajouter la suspension des décaissements de la Banque mondiale sur un portefeuille de 4,5 milliards de dollars, dont 600 millions d’appui budgétaire récent. Ces montants ne constituent pas des pertes de trésorerie immédiates au sens strict, mais traduisent un arrêt net des flux financiers vers l’État nigérien.

La rupture s’ est propagée rapidement à l’activité. Avant la crise, la croissance 2023 était attendue à 6,9 %. Elle est finalement ramenée à 2,0 %. L’écart de trajectoire correspond à un manque à produire estimé à environ 500 milliards de FCFA sur l’année, selon une approximation cohérente de Financial Afrik compilant les évaluations des institutions internationales. Cette contraction se double d’un ajustement budgétaire d’ampleur. En octobre 2023, les autorités révisent le budget de 3 290 milliards de FCFA à 1 980 milliards de FCFA, soit une réduction de 40 %. La Banque mondiale relève une baisse des dépenses de 9,7 points de PIB par rapport à la loi de finances initiale, confirmant la brutalité de l’ajustement.

Dans le même mouvement, l’État perd l’accès au marché financier régional. À fin décembre 2023, 267,1 milliards de FCFA de remboursements ne sont pas honorés sur le marché financier de l’UEMOA ; au 19 février 2024, les paiements manqués atteignent 313,9 milliards de FCFA. Le défaut cumulé est alors estimé à environ 519 millions de dollars. Les tensions de trésorerie se traduisent par une accumulation d’arriérés : 395,2 milliards de FCFA d’arriérés domestiques et 70,5 milliards de FCFA d’arriérés extérieurs à fin 2023. Cette dégradation rapide se reflète dans la notation souveraine, Moody’s abaissant le Niger de B3 à Caa3 en quelques mois.

Le pétrole, bol d’oxygène

L’année 2024 marque néanmoins une inflexion. Le démarrage des exportations pétrolières introduit un nouveau moteur dans l’économie. Au total, 10,1 millions de barils sont exportés via le Bénin, permettant de réduire le déficit courant de 13,9 % à 6 % du PIB. La croissance rebondit fortement, estimée à 8,4 % par la Banque mondiale et à 10,3 % par le FMI. Les recettes issues des ressources naturelles suivent la même trajectoire : elles passent de 206 milliards de FCFA en 2023 à 402 milliards de FCFA en 2024, soit un gain de 196 milliards de FCFA en un an. Les projections pour 2025 portent ce montant à 584 milliards de FCFA, équivalant à une hausse de 378 milliards par rapport à 2023 et à un niveau proche de 4 % du PIB pour le secteur extractif.

Ce rebond reste toutefois partiellement dissocié des finances publiques. Malgré l’accélération de la croissance, les recettes fiscales reculent en 2024, pénalisées par la contraction du commerce et l’érosion des bases taxables. L’amélioration des comptes extérieurs ne se traduit pas encore par un rétablissement complet des équilibres budgétaires. Autrement dit, le pétrole soutient l’activité et les exportations, sans compenser intégralement les effets des sanctions et de la désorganisation initiale.

Au total, le coût financier immédiat du renversement de Mohamed Bazoum s’inscrit dans trois ordres de grandeur : près de 878,9 milliards de FCFA de financements extérieurs gelés, environ 500 milliards de FCFA de richesse non produite en 2023 et plus de 700 milliards de FCFA cumulés en arriérés et défauts. En face, le principal facteur de redressement repose sur la montée en puissance du pétrole, avec un gain de 196 milliards de FCFA de recettes extractives entre 2023 et 2024 et une amélioration sensible du compte extérieur. Ce levier, toutefois, procède d’un calendrier engagé avant juillet 2023. Le bilan, strictement financier, se lit donc comme une séquence en deux temps : un choc de rupture aux effets massifs et immédiats, suivi d’un rattrapage partiel porté par une ressource dont la dynamique était déjà enclenchée.

La taille du hors bilan

À noter que ce travail de compilation ne prend pas en compte plusieurs variables difficiles à quantifier mais néanmoins significatives. Les coûts d’opportunité liés aux investissements différés ou annulés restent élevés : avant le coup d’État, le Niger affichait des perspectives de croissance supérieures à 7 %, portées par des projets structurants dans l’énergie, les infrastructures et le secteur extractif. Le ralentissement ou la suspension de ces projets représente potentiellement plusieurs centaines de milliards de FCFA d’investissements non réalisés sur la période 2023-2025.

La fermeture de la frontière avec le Bénin — principal corridor d’accès au port de Cotonou — a également généré un surcoût logistique immédiat. Avant la crise, plus de 70 % des importations nigériennes transitaient par ce corridor. La redirection des flux vers des itinéraires alternatifs plus longs (Togo, Nigeria, Burkina Faso) a entraîné une hausse des coûts de transport estimée entre +20 % et +40 % selon les opérateurs, avec des délais allongés et une pression accrue sur les prix domestiques, notamment pour les produits alimentaires et énergétiques.

Ce renchérissement logistique s’est combiné à une hausse du pricing du risque pays. L’exclusion momentanée du marché financier de l’UEMOA et les défauts de paiement constatés au début du putsh ont mécaniquement dégradé la signature souveraine. La notation du Niger a été abaissée jusqu’à la catégorie spéculative profonde (Caa3), impliquant des conditions d’emprunt nettement plus coûteuses, voire un accès fermé aux marchés. Sur le marché régional, avant la crise, les émissions souveraines nigériennes se finançaient autour de 6 % à 7 % ; dans le contexte post-putsch, les rares signatures comparables en situation de tension ont vu leurs rendements dépasser 9 % à 10 %, illustrant l’augmentation de la prime de risque.

Les arrangements financiers avec la Chine constituent un autre angle mort. Le Niger a mobilisé plusieurs milliards de dollars de financements chinois, notamment dans le pétrole (CNPC), les infrastructures et le pipeline Niger-Bénin, estimé à environ 4,5 milliards de dollars (près de 2 700 milliards de FCFA). Les modalités post-coup — rééchelonnements, avances adossées au pétrole ou nouveaux engagements — restent peu documentées, mais traduisent des flux financiers significatifs hors circuits traditionnels.

Enfin, la rupture avec le groupe français Orano dans le secteur de l’uranium a des implications économiques directes et indirectes. Le Niger produisait entre 2 000 et 2 500 tonnes d’uranium par an, représentant historiquement jusqu’à 15 % à 20 % des recettes d’exportation. La remise en cause des accords industriels affecte les recettes extérieures, les investissements miniers et l’activité locale, sans qu’un chiffrage consolidé de cette rupture ne soit encore disponible.

Financial Afrik Premium