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Mines, Maroc, Pérou, RDC : les zones grises de l’empire Auplata Mining Group

Qui contrôle réellement Auplata Mining Group ? Qui décide, en dernier ressort, dans cette architecture éclatée entre la Guyane, le Pérou, le Maroc, la RDC, le Luxembourg et les juridictions offshore ? Pourquoi ce groupe minier, longtemps présenté comme un champion polymétallique francophone, a-t-il fini par disparaître de la cote d’Euronext Growth Paris ? Et…

Luc Gérard Nyafé,l'homme fort du groupe Auplata Mining.

Qui contrôle réellement Auplata Mining Group ? Qui décide, en dernier ressort, dans cette architecture éclatée entre la Guyane, le Pérou, le Maroc, la RDC, le Luxembourg et les juridictions offshore ? Pourquoi ce groupe minier, longtemps présenté comme un champion polymétallique francophone, a-t-il fini par disparaître de la cote d’Euronext Growth Paris ? Et que révèle le long contentieux marocain autour de la Compagnie Minière de Touissit, finalement soldé par l’entrée d’Ayrad Group dans l’équation ? Enquête.

Pendant plus de quinze ans, Auplata Mining Group, constitué en 2004 et coté à Paris depuis 2006, a construit le récit d’un groupe minier international présent sur plusieurs fronts : l’or en Guyane, les métaux précieux et de base au Pérou, le plomb et l’argent au Maroc, puis des ambitions affichées en Afrique centrale. Mais derrière cette trajectoire industrielle s’est progressivement dessinée une architecture capitalistique difficile à lire, mêlant actionnaires de référence, avances en compte courant, holdings, véhicules luxembourgeois, sociétés offshore, fiducies et opérations de refinancement.

Au centre de cette galaxie figure Luc Gérard Nyafé. Depuis le 19 novembre 2018, il est présenté comme président-directeur général d’Auplata Mining Group. Il a également présidé la Compagnie Minière de Touissit au Maroc, actif stratégique du groupe. Publicement, deux véhicules ressortent dans l’actionnariat et le financement d’AMG : San Antonio Securities LLC, actionnaire à hauteur de 19,61 %, puis Strategos Ventures Ltd, qui a accordé en août 2022 une avance en compte courant de 32,19 millions d’euros destinée à refinancer la dette San Antonio Securities. Cette opération a permis à AMG de conserver sa participation indirecte de 37,04 % dans CMT via le fonds luxembourgeois Osead et la société Osead Maroc Mining.

C’est là que commence l’une des principales zones grises du dossier : le contrôle effectif. AMG contrôlait formellement certains actifs par des chaînes de détention indirectes. Mais la combinaison entre actionnaires, créanciers, véhicules de refinancement et holdings proches de Luc Gérard Nyafé donne l’image d’un contrôle exercé en cascade. San Antonio Securities finance d’abord la détention indirecte dans CMT. Lorsque ce créancier demande le remboursement de son avance, Strategos Ventures Ltd prend le relais. Le même actif stratégique reste donc dans le périmètre, mais le créancier change. Le contrôle économique se déplace sans que la lisibilité de l’ensemble en soit réellement améliorée.

La République démocratique du Congo ajoute un étage supplémentaire à cette construction. En 2023, Oriental Jinzi, véhicule associé à Luc Gérard Nyafé, s’est porté acquéreur des actifs de Banro, dont la mine de Namoya. Le dossier est sensible car les liens entre Strategos, AMG, CMT et les actifs congolais ne sont pas toujours présentés de manière homogène dans les sources disponibles. Certaines notes affirment que Banro n’a pas de lien direct avec AMG. D’autres éléments publics rappellent qu’Auplata avait annoncé en 2021 la création d’une filiale AMG Congo et négociait le rachat de Namoya. Le faisceau d’indices ne permet pas de conclure à une intégration directe de tous ces actifs dans AMG, mais il souligne une question centrale : où s’arrête AMG et où commence la galaxie Strategos ?

Le volet marocain constitue, lui, le cœur judiciaire et financier du dossier. Via Osead, AMG détenait indirectement 37,04 % de la Compagnie Minière de Touissit, premier producteur marocain de plomb et d’argent. Cette participation était l’un des actifs les plus importants du groupe. Mais elle s’est retrouvée prise dans un contentieux complexe impliquant CMT, Osead Maroc Mining, l’Office des changes et l’administration des Douanes. L’Office des changes réclamait à CMT une amende de 376,175 millions de dirhams (environ 37 millions de dollars), tandis qu’une saisie conservatoire d’environ 2,25 milliards de dirhams avait été effectuée.

En novembre 2025, le tribunal correctionnel de Casablanca a condamné CMT à une amende de 2,324 milliards de dirhams (232 millions de dollars) pour des transferts financiers jugés irréguliers, décision contestée par la société. Pour l’équilibre du dossier, un point doit être rappelé : plusieurs sources marocaines attribuent l’origine des infractions de change à une période antérieure à la reprise de CMT par AMG. Autrement dit, le contentieux ne peut pas être mécaniquement imputé à la gestion postérieure d’AMG sans qualification précise. Autre évolution majeure : en avril 2026, le dossier a été largement désamorcé avec l’abandon des poursuites par la Douane marocaine agissant pour l’Office des changes, la levée de la condamnation et la sortie du fonds Osead au profit d’Ayrad Group Limited.

L’opération Ayrad marque un tournant. Le 21 avril 2026, Ayrad Group Limited, basé à Abu Dhabi, a finalisé l’acquisition de la totalité des parts du fonds Osead, qui détenait indirectement plus de 37 % de CMT. Le montant global évoqué atteint 130 millions de dollars. L’entrée d’Ayrad, associé à la CIMR sous réserve des autorisations nécessaires, referme un chapitre judiciaire et capitalistique majeur. Mais elle confirme aussi que certains des actifs les plus stratégiques de l’empire AMG se jouaient via des véhicules périphériques, en particulier luxembourgeois, plutôt qu’au seul niveau de la société cotée parisienne. La question des flux financiers internes reste l’autre angle mort. Le seul flux clairement documenté publiquement concerne l’avance en compte courant ayant permis le financement de la détention indirecte de 37,04 % de CMT, d’abord via San Antonio Securities, puis via Strategos Ventures Ltd.

Une sortie d’Euronext qui aggrave l’opacité

Pour le reste, les flux entre AMG, SMYD, CMD, Osead et les autres entités du périmètre demeurent peu accessibles dans le domaine public. Leur justification relève des comptes déposés, des conventions intragroupe et des explications que la société pourrait être appelée à fournir. Or, le dernier exercice consolidé publié fait état d’un chiffre d’affaires de 86,6 millions d’euros en 2023, pour une perte nette de 22,6 millions d’euros. La sortie de cote d’AMG a aggravé cette opacité. La cotation a été suspendue le 10 juillet 2024. Le 30 octobre 2025, Euronext a notifié la radiation des titres du marché Euronext Growth Paris, effective au 31 décembre 2025. Le motif principal est procédural et financier : absence de date ferme pour l’arrêté des comptes annuels 2024 et des états semestriels 2025.

Par la suite, AMG a contesté la méthode, regrettant notamment l’absence de débat préalable et l’impact sur un actionnariat à fort flottant. Mais le résultat est implacable : les actionnaires conservent leurs droits économiques, sans pouvoir négocier leurs titres sur la plateforme. Il s’agit d’une radiation pour défaut de publication financière, non d’une sanction établissant une fraude. Reste la gouvernance. Le point le plus net dans le domaine public est la plainte déposée par Michel Juilland, fondateur et ancien actionnaire de référence d’AMG. Le 30 mai 2024, il a saisi le parquet de Paris pour abus de pouvoirs sociaux, abus de biens sociaux et blanchiment. Il affirme être passé de 15,02 % du capital d’AMG en 2019 à 1,22 %, et vise notamment des opérations impliquant Touissit International Corporation, société basée aux Îles Vierges britanniques.

Là encore, la prudence s’impose : ces accusations ne sont pas jugées. Luc Gérard Nyafé a, de son côté, indiqué avoir déposé plainte pour tentative d’extorsion. Une précédente action de Michel Juilland avait par ailleurs été rejetée en juin 2021 par le Tribunal mixte de commerce de Cayenne, qui l’avait condamné à un euro de dommages-intérêts. Au fond, le dossier AMG oppose deux lectures. La première est celle d’un groupe minier en restructuration permanente, confronté à la lourdeur capitalistique du secteur, à des contentieux hérités, à des besoins de financement importants et à des retards comptables ayant conduit à sa radiation. La seconde est celle d’une galaxie de contrôle opaque, où les actifs passent par des véhicules multiples, où les créanciers deviennent des pivots capitalistiques, où les flux intragroupe restent difficiles à documenter, et où les actionnaires minoritaires peinent à comprendre qui contrôle réellement quoi.

Les actifs, eux, existent. En Guyane, AMG conserve Dieu Merci, Dorlin, Yaou et Bon Espoir, avec des ressources déclarées importantes mais parfois à réactualiser. La production d’or doré est passée de 319 kg en 2024 à 412,12 kg en 2025. Au Pérou, la mine El Santo reste un actif polymétallique, même si le chiffre d’affaires d’AMG Pérou a fortement reculé. Au Maroc, CMT a longtemps constitué la pièce maîtresse du portefeuille. En RDC, les actifs Banro et Namoya ouvrent un autre front, plus difficile à relier juridiquement au périmètre AMG.

En clair, le paradoxe d’Auplata Mining Group tient donc en une formule : des actifs réels, mais une gouvernance difficile à lire ; un potentiel minier tangible, mais des comptes incomplets ; une ambition internationale, mais une architecture capitalistique fragmentée ; des actionnaires toujours présents juridiquement, mais privés de marché. Le règlement du dossier marocain avec Ayrad Group ne clôt pas l’affaire AMG. Il en révèle plutôt la mécanique. Derrière les mines, les concessions et les communiqués de développement, l’histoire d’AMG est aussi celle d’un contrôle en cascade, d’une dette transformée en levier de pouvoir et d’un groupe dont les zones les plus riches ne sont peut-être pas seulement dans le sous-sol, mais dans les interstices de son organigramme.



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