En Mauritanie, la nouvelle taxe sur les transactions électroniques (TTE) cristallise un débat qui dépasse la simple technique fiscale : elle touche le cœur de l’essor du mobile money et des services bancaires digitaux, devenus un canal dominant des transferts du quotidien.
Dans son principe, la mesure inscrite dans la loi de Finance 2026 est calibrée pour viser les flux numériques les plus fréquents, tout en affichant un taux « faible » : 0,1 % sur les paiements et transferts électroniques au-delà d’un seuil, avec un mécanisme de collecte automatisé et une affectation directe au Trésor.
Le périmètre est central pour comprendre la polémique. D’après les informations relayées par plusieurs médias et communications bancaires, la TTE ne concerne pas l’ensemble des opérations, mais les transferts numériques (et, selon les banques, aussi certains paiements marchands) effectués via applications bancaires et portefeuilles électroniques, uniquement à partir de 5 000 MRU(nouvelles ouguiyas). À
l’inverse, les dépôts et retraits d’espèces ne sont pas visés par ce prélèvement, ce qui crée mécaniquement une incitation : plus l’usage bascule vers le digital, plus l’assiette taxable s’élargit — et plus certains usagers peuvent être tentés de “revenir au cash” pour contourner le surcoût.
Concrètement, l’impact unitaire paraît minime, mais il devient sensible par effet cumulatif. Exemples simples : un transfert de 10 000 MRU déclenche une taxe de 10 MRU ; 100 000 MRU → 100 MRU. À l’échelle d’un usager qui effectue plusieurs envois par semaine (famille, tontines, micro-activités), l’addition est moins “symbolique” qu’elle n’y paraît. C’est d’ailleurs l’argument mis en avant par les critiques : ce type de taxe, même très faible, pèse proportionnellement davantage sur les usages populaires à forte fréquence. S’exprimant sur sa page Facebook, l’ancien ministre et économiste Chbih Cheikh Malainine, ne cache pas son désaccord. « Cette taxe sur le numérique est un impôt contre les pauvres qui est socialement injuste et qui crée une TVA additionnelle non seulement sur les opérations de paiement mais aussi sur tout transfert numérique ».
Du point de vue gouvernemental, il n’y a pas d’augmentation induite . Le Premier ministre Mokhtar Ould Djay a réitéré qu’aucune augmentation n’a été appliquée à la taxation des téléphones. Le chef du gouvernement estime que le niveau de la taxation a même été revu à la baisse, les mesures adoptées visant uniquement à améliorer le recouvrement. Et de préciser
que le taux fixé à 0,1 % demeure le plus faible de la région et qu’il ne concerne pas les transferts inférieurs à 50 000 anciennes ouguiyas
Le débat est d’autant plus vif que la TTE arrive avec un second mouvement fiscal : la Taxe sur les Opérations Financières (TOF), appliquée aux produits/commissions bancaires, passe de 16 % à 20 %. Or la TOF est une taxe à large spectre sur les produits rattachés aux activités bancaires/financières (commissions, intérêts, services…), telle que cadrée dans la doctrine fiscale mauritanienne (Code général des impôts et doctrine TOF de la DGI). Dans les faits, cette hausse renchérit les frais bancaires (ou leur fiscalité), au même moment où la TTE renchérit certains flux digitaux : l’empilement nourrit la perception d’un “paquet fiscal” sur la finance du quotidien.
Du côté des autorités, la logique est budgétaire et structurelle : élargir l’assiette fiscale vers des transactions auparavant peu captées par l’impôt, dans une trajectoire de mobilisation des recettes non extractives et de modernisation des finances publiques. Les documents de programmation budgétaire insistent sur l’objectif d’augmenter progressivement la pression fiscale et de stabiliser les finances publiques. La TTE, parce qu’elle est prélevée “à la source” via les plateformes, offre un rendement potentiellement prévisible et une collecte moins coûteuse que l’impôt traditionnel.
Mais les chiffres d’usage montrent pourquoi la mesure est politiquement sensible. Sur la période 12 juin 2024 – 16 mai 2025, un rapport relayé dans la presse indique plus de 557 millions d’opérationspour près de 2 000 milliards MRO (5 milliards de dollars) ; et une forte concentration des flux sur les transferts, décrits comme dominants.
Quand la majorité des transactions digitales correspondent à des transferts, taxer ce canal revient à taxer l’usage le plus massif — donc le plus visible socialement.
Autre point technique important : certaines sources indiquent que le dispositif inclut aussi une taxation sur la chaîne d’agents/points de service, avec un taux (annoncé) de 10 % sur les commissions et rémunérations perçues par les agents agréés liées à ces opérations, calculé sur une base “brute” avant déductions.
Si cette partie se confirme dans l’application, elle peut pousser les réseaux d’agents (maillon clé de l’inclusion financière, surtout hors des centres urbains) à répercuter une partie du coût via leurs grilles tarifaires, ou à réduire l’incitation commerciale sur les petits montants.
Enfin, le sujet des exemptions (et de la transparence) est déjà dans le débat public. Une disposition de la loi de finance (PLF 2026) évoque bien des opérations pouvant être exemptées (notamment au profit d’institutions publiques ou à des fins humanitaires), mais la compréhension de cet article reste incomplète tant que la liste et les modalités ne sont pas vulgarisées et stabilisées. C’est précisément là que se joue l’acceptabilité : si la taxe est perçue comme automatique, opaque et “sans contrepartie”, elle devient un irritant durable, au risque de ralentir la digitalisation et d’encourager des stratégies d’évitement.
En résumé, la TTE à 0,1 % est moins une “petite taxe” qu’un choix de politique publique : elle transforme le paiement digital en point de collecte fiscale. Son efficacité budgétaire est plausible, vu l’ampleur des volumes, mais son coût social dépendra de trois variables très concrètes : (1) la clarté des règles et exemptions, (2) le niveau réel de répercussion tarifaire par banques/fintechs/agents, et (3) la capacité des autorités à éviter un retour massif au cash — ce qui irait à l’encontre des objectifs d’inclusion financière et de modernisation des paiements. En attendant, le Collectif des Points de Conversion Numérique en Mauritanie a observé un débrayage de trois jours début février. Sans effet pour le moment.



