La Côte d’Ivoire est l’un des principaux pays producteurs d’or en Afrique, avec une production en constante augmentation ces dernières années. Bien que l’or soit extrait à la fois par des méthodes industrielles et artisanales, une grande partie de la production, notamment celle issue de l’exploitation artisanale, échappe encore aux circuits formels. Après la publication en mai dernier du rapport intitulé, « Sur la piste de l’or africain. Quantifier la production et le commerce afin de lutter contre les flux illicites », l’ONG internationale SWISSAID vient de publier son rapport sur le secteur de l’or en Côte d’ivoire. Le document rapport explore l’évolution de l’industrie aurifère ivoirienne, les enjeux liés à l’exploitation artisanale et les efforts du gouvernement pour formaliser ce secteur stratégique.
Selon le rapport, la production annuelle des mines industrielles ivoiriennes dépasse les 40 tonnes depuis 2021. Quant à celle des mines artisanales et à petite échelle, une récente estimation la situe à un niveau similaire, à savoir entre 30 et 40 tonnes.
L’or ivoirien est entièrement destiné à l’exportation. L’or qui provient des mines industrielles du pays est envoyé majoritairement en Suisse et en Afrique du Sud pour y être raffiné et les quantités totales déclarées à l’exportation correspondent grosso modo à celles déclarées à la production. La grande majorité de l’or issu des mines artisanales et à petite échelle quitte la Côte d’Ivoire de façon clandestine et transite par les pays voisins, en particulier le Burkina Faso et le Mali, avant d’atteindre les Emirats arabes unis. Il s’agit là d’un commerce illicite et donc, difficilement chiffrable. Sur la base des informations récoltées, SWISSAID part de l’idée que l’ensemble de l’or d’EMAPE (l’exploitation minière artisanale et à petite échelle) non déclaré à la production est également non déclaré à l’exportation. En d’autres termes, quelque 30-40 tonnes d’or sortirait du pays en contrebande chaque année depuis plusieurs années.
Essor industriel et production artisanale massive
Les chiffres officiels disponibles et l’estimation de la production artisanale non déclarée retenue par SWISSAID est de 30-40 tonnes, selon une étude de l’ONG Equal Access International (EAI) . La production d’or en Côte d’Ivoire a clairement augmenté au cours de la dernière décennie. Ce n’est qu’à partir de 2019 que le ministère des Mines a comptabilisé la production d’or d’EMAPE déclarée dans la production d’or totale. Selon une déclaration de Mamadou Sangafowa Coulibaly, ministre des Mines, du Pétrole et de l’Energie, la production d’or en Côte d’Ivoire a presque quadruplé en dix ans, passant de 13,2 tonnes en 2012 à 48 tonnes en 2022. Le ministre a prédit qu’elle atteindrait 50 tonnes en 2023, suite à l’entrée en service de deux nouvelles mines industrielles (Abujar et Séguéla), et 55 tonnes en 2024, après le démarrage de La figué, la nouvelle mine d’Endeavour. Il est important de souligner que ces chiffres officiels ne concernent que l’or déclaré, c’est-à-dire en grande majorité l’extraction industrielle ou à large échelle. Lorsqu’on tient compte des estimations des volumes d’or d’EMAPE, il apparaît que la Côte d’Ivoire a produit plus de 80 tonnes de métal jaune en 2022.
La forte croissance de la production industrielle d’or en Côte d’Ivoire est due avant tout à une augmentation des investissements dans ce secteur. Les trois principales mines du pays sont : la mine de Tongon, qui appartient à Barrick Gold, la mine d’Ity, qui appartient à Endeavour Mining et la mine d’Agbaou, qui appartient également à Endeavour Mining.
Pour se faire une idée de l’ampleur de la production d’or issu de l’EMAPE en Côte d’Ivoire, il faut se baser sur des estimations. Dans une étude de l’ONG Equal Access International (EAI), le président du syndicat national du Groupement des petites mines et acheteurs de Côte d’Ivoire (GPMACI) mentionne une estimation de 30-40 tonnes par année. Les auteurs de l’étude d’EAI ont eux-mêmes visité 11 sites d’EMAPE au nord de la Côte d’Ivoire, qui produisent à eux seuls plus de 10 tonnes par an. Interrogée à ce sujet, la DGMG a confirmé que des productions issues de l’EMAPE avoisinant, voire dépassant les 40 tonnes par année, ne sont « pas à exclure ».
De son côté, le Ministère de l’environnement et du développement durable, avance un chiffre bien plus bas dans le Plan d’action national (PAN) pour le secteur de l’EMAPE de l’or en Côte d’Ivoire, à savoir 7,035 tonnes.
Questionnée sur les écarts entre ces deux estimations, Amenan Vi Kouadio, point focal de la convention de Minamata en Côte d’Ivoire, a répondu que « la quantité d’or estimée dans le PAN ne concerne pas l’ensemble du territoire ivoirien. En effet, l’inventaire qui a contribué à l’élaboration du PAN a été réalisé dans seulement 47 sites d’orpaillage. Or, il y a des centaines de sites installés dans le pays.”
En juin 2023, le gouvernement ivoirien a annoncé qu’il entreprenait la révision du code minier. Et en juin 2024, Le Ministre des mines, du pétrole et de l’énergie, Mamadou Sangafowa-Coulibaly, a annoncé que cette révision inclut la « mise en place d’un comptoir national d’achat d’or et l’installation d’une unité d’affinage d’or », afin « de limiter la pratique de l’orpaillage illégal ». De telles mesures sont susceptibles de transformer le secteur de l’EMAPE d’or en Côte d’Ivoire, mais il reste à savoir quelle forme exacte elles prendront et comment elles seront mises en œuvre.
Enfin, il est intéressant de noter que la Côte d’Ivoire est l’un des rares pays producteurs d’or du Sahel sans ingérence russe significative dans le secteur de l’extraction de l’or.
Croissance, anomalies et destinations privilégiées
Le rapport de SISSWAID révèle qu’entre 2013 et 2022, la Côte d’Ivoire a importé très peu d’or selon les données de l’UN Comtrade, la base de données des Nations Unies sur le commerce international. Les déclarations des autorités ivoiriennes montrent des importations négligeables, voire inexistantes. De même, les données des autres pays indiquent des volumes faibles ou nuls, sauf deux exceptions.
La première exception concerne le Mali, qui a déclaré en 2016 avoir exporté 3 176 kg d’or vers la Côte d’Ivoire, avec une valeur de 44 millions USD. Bien que cette valeur semble basse par rapport au poids, elle reste plausible. Fait surprenant, c’est la seule exportation d’or du Mali vers la Côte d’Ivoire entre 2013 et 2022.
Les données officielles sur l’exportation d’or de Côte d’Ivoire révèlent une nette augmentation des volumes sur la période 2013-2022. Cette augmentation apparaît aussi bien dans les déclarations faites à UN Comtrade par les autorités ivoiriennes que dans celles faites par leurs homologues étrangères. Cependant, les unes rapportent des quantités nettement supérieures au titre d’exportations d’or vers l’étranger que ce que les autres rapportent au titre d’importations d’or en provenance de Côte d’Ivoire. Les écarts s’expliquent avant tout par l’emploi d’un système de reporting particulier par les autorités sud-africaines.
Les chiffres officiels sur les exportations d’or depuis la Côte d’Ivoire concernent avant tout l’activité des compagnies minières pratiquant l’extraction industrielle. On ne dispose que de données incomplètes sur celle des « bureaux d’achat », qui ont l’autorisation de faire le commerce de l’or extrait par des méthodes artisanales ou à petite échelle. Entre 2015 et 2019, ceux-ci n’ont déclaré des exportations d’or que de 139,5 kg au total, note un expert interrogé par SWISSAID.
La Suisse et l’Afrique du Sud sont les principales destinations de l’or industriel ivoirien. La Suisse est le principal acheteur, car plusieurs grandes mines ivoiriennes envoient leur or aux raffineries suisses comme Metalor et MKS PAMP depuis de nombreuses années.
L’Afrique du Sud joue aussi un rôle clé, bien que ses autorités ne déclarent pas ces importations à UN Comtrade. Cependant, d’autres sources confirment que l’Afrique du Sud, via la raffinerie Rand Refinery, a acheté de l’or à la mine de Tongon, la plus grande mine d’or industrielle ivoirienne, jusqu’en 2022.
Les exportations d’or à destination de l’Afrique du Sud déclarées par les autorités ivoiriennes à UN Comtrade ont oscillé entre 7,6 et 12,6 tonnes sur la période 2012-.
2022.
Un réseau transfrontalier échappant à tout contrôle
Le rapport de SWISSAID révèle qu’outre les enquêtes du Groupe d’experts des Nations Unies sur la Côte d’Ivoire (notamment le Conseil de Sécurité en 2015), deux ONG ont révélé des informations clés sur la contrebande d’or issue de l’EMAPE. Partenariat Afrique Canada (PAC), renommée Impact en 2017, a mené une première enquête en 2016, suivie en 2023 par Equal Access International (EAI). Bien que ces enquêtes permettent de mieux comprendre la situation, elles ne fournissent pas de chiffres précis sur la contrebande.
SWISSAID, après avoir consulté plusieurs experts, conclut qu’il n’existe pas d’estimation fiable sur les volumes de contrebande d’or en Côte d’Ivoire. Les seules données disponibles sont basées sur des suppositions. Par exemple, la directrice du Groupement professionnel des miniers de Côte d’Ivoire (GPMCI) a affirmé qu’environ 22 tonnes d’or avaient quitté le pays illégalement en 2016, bien que cette estimation soit non vérifiée.
Malgré cela, cette estimation semble plausible. Le rapport d’EAI estime que la production d’or issue de l’EMAPE en Côte d’Ivoire varie entre 30 et 40 tonnes par an, et il est probable que la majeure partie de cette production soit exportée clandestinement. Les principales destinations incluent le Mali, le Burkina Faso, puis les Émirats arabes unis.
Les frontières poreuses entre la Côte d’Ivoire et ses voisins du nord facilitent ce trafic, et une partie de l’or pourrait également passer par le Togo. Les réseaux de préfinancements de l’EMAPE au Mali et au Burkina Faso sont cités comme une raison expliquant ce flux.
Le rapport de PAC souligne également que les chaînes d’approvisionnement entre la Côte d’Ivoire, le Mali et le Burkina Faso sont étroitement interconnectées. Il mentionne que des acheteurs burkinabés opèrent dans plusieurs régions minières ivoiriennes, notamment Bouaké, Katiola, Korhogo et Doropo, facilitant ainsi le commerce informel de l’or artisanal.
Selon le ministère de l’Industrie et des Mines, l’orpaillage illégal a fait perdre à l’Etat ivoirien un montant de 958 millions USD (479.22 milliards FCFA) entre 2006 et 2016. Questionné sur ce chiffre, le directeur général des mines et de la géologie, Monsieur Coulibaly Ibrahim, ne l’a pas confirmé.
Dans un entretien daté de 2022, il a expliqué : « Au niveau du Ministère, nous menons des études pour essayer de maîtriser ce phénomène, mais à ce jour nous n’avons pas encore obtenu ce genre de chiffre. On entend des chiffres qui sont énoncés de part et d’autre, mais la fiabilité de ces chiffres pose un peu problème ». Dans ses échanges avec la DGMG, SWISSAID a appris en 2023 que « des études fiables et objectives sur l’estimation du préjudice financier subi par l’Etat ivoirien relativement à l’orpaillage illégal » étaient en cours.



