L’Afrique est sans aucun doute, le prochain territoire de conquête de la finance islamique, prédisent les spécialistes. La faible inclusion financière des populations ouvre aux produits bancaires ou d’assurance «charia compliant» de formidables relais de croissance. Si les banquiers, les assureurs, les opérateurs de la microfinance ou les fonds d’investissement arrivent à mettre à profit l’aubaine démographique que représentent les 635 millions de musulmans qui vivront sur le continent d’ici 2030 -c’est déjà demain-, alors oui, il ne fait aucun doute qu’ils pourraient décrocher le jackpot. Mais attention, le seul argument éthique ne suffira pas à vendre les services financiers charia compatibles. Une banque islamique est d’abord une banque universelle. A ce titre, elle ne s’adresse pas qu’aux musulmans, qui est certes sa cible naturelle, mais à tout le marché. Se présenter comme la «banque des musulmans» a été le piège dans lequel sont tombées les banques islamiques du continent.
Or, leur succès passe par le dépassement de son territoire «naturel». Les banques islamiques devront faire preuve d’imagination pour aller chercher ces millions de petits commerçants et entrepreneurs individuels qui thésaurisent leur cash par méfiance de la banque ou parce qu’ils estiment que «c’est plus sécurisant de mobiliser leur argent de chez eux».
La finance islamique devrait surtout éviter de tomber dans l’erreur commise par les banques conventionnelles qui ont longtemps snobé, voire méprisé les «petits» entrepreneurs au motif qu’ils ne disposeraient pas de liasse et d’historique comptables. Ce qui est totalement faux car l’écrasante majorité d’entre eux ou plutôt d’entre elles, tiennent une comptabilité de caisse qui leur permet de piloter et de faire grandir leur affaire. L’autre challenge qui n’est pas gagné, consiste à toucher une clientèle qui s’exclue volontairement du système financier pour des raisons inhérentes à ses convictions religieuses.
Les émissions des sukuk par les Etats animent le marché
Par leur impulsion et en tant que régulateurs, les pouvoirs publics jouent un rôle de premier plan dans le développement de la finance islamique. Dans nombre de pays d’Afrique de l’Ouest, les Etats participent à l’animation du marché à travers l’émission d’obligations souveraines « charia compliant », des sukuk pour financer leurs budgets ou des infrastructures. La Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Togo et le Nigeria ont levé avec succès plusieurs milliards d’euros d’obligations «islamiques». Ces Sukuk sont cotés à la Bourse des valeurs mobilières d’Abidjan, ce qui permet d’augmenter leur liquidité ainsi que leur attractivité auprès des investisseurs potentiels, notamment les puissants fonds basés dans les pays du Golfe. De son côté, le Mali a financé la construction d’un important programme de logements sociaux avec une partie des fonds qu’il a mobilisés suite à l’émission de son premier Sukuk, par l’opération « Sukuk Etat du Mali 6,25% 2018-2025 ».
Cependant, en ce qui concerne la régulation, il faut faire preuve de diligence en matière de réglementation et sortir des ambiguïtés. Le cas marocain est édifiant à cet égard. Par crainte de donner du grain à moudre aux islamistes, les autorités ont opté pour l’appellation «banques participatives» et non «islamiques» à la création de ces établissements il y a cinq ans. A cela s’ajoute la volonté de promouvoir un système bancaire stable et local car les banques islamiques étaient aux yeux de l’opinion publique synonymes de banques étrangères en provenance des pays du Golfe, explique un analyste bancaire.



