Par un accord de 12 milliards de dollars signé le jeudi 21 août 2025 avec le président du Botswana, Duma Boko, le Qatar franchit un nouveau seuil dans sa projection internationale. Derrière la façade policée de la diversification économique, l’opération, conduite par Al Mansour Holding sous la houlette de Sheikh Mansour Bin Jabor Bin Jassim Al Thani, membre influent de la famille royale, cache un pari beaucoup plus ambitieux : faire de Doha le nouveau carrefour du diamant, à l’image de ce que Dubaï est devenu pour l’or.
Officiellement, l’investissement au Botswana doit financer des infrastructures, l’énergie, l’agriculture, la défense et la transformation locale des diamants. Autant d’éléments entrant dans la rhétorique du président Duma Boko qui compte à son actif une renégociation réussie avec De Beers arraché au terme de 7 ans de négociations. Cet accord prévoit une augmentation progressive de la part de vente que perçoit le Botswana via Debswana — de 25 % à 30 % pendant les 5 premières années, puis à 40 % les 5 suivantes, avec une option d’extension de 5 ans permettant un partage 50/50. En contrepartie, les licences minières sont prolongées jusqu’en 2054. Fort de cet acquis, le chef de l’Etat, Duma Boko a appelé en mai 2025 à ce que tous les diamants extraits au Botswana restent dans le pays pour être taillés et polis localement, afin de renforcer la valeur ajoutée nationale. « Aucun diamant ne devrait sortir du pays brut », avait-il martelé. L’accord signé avec le Qatar vient-il consolider cette position en développant la transformation locale ou, comme le souligne-t-on dans les milieux d’affaires, en permettant à Doha de concrétiser ses ambitions dans un secteur jugé stratégique ?
En réalité, cet accord est une prise de position géostratégique dans un secteur où se jouent des influences multiples : africaines, européennes et moyen-orientales. Le Botswana, premier producteur mondial de diamants par valeur, offre à Doha une rampe de lancement inespérée pour intégrer en amont une filière que dominent historiquement Anvers, Tel Aviv et plus récemment Dubaï.
Les places traditionnelles, notamment Anvers et Bruxelles, souffrent d’un lent déclin. Jadis dominatrices, elles ont vu leurs volumes s’éroder face à la montée de Dubaï et à la désintermédiation croissante des flux. La lourdeur réglementaire européenne, conjuguée à une fiscalité peu compétitive et à la pression des ONG sur la traçabilité, a accéléré la fuite des négociants vers des juridictions plus souples. Dans ce vide relatif, Doha entend s’engouffrer en offrant une alternative crédible, soutenue par des capitaux souverains et une diplomatie active.
La manœuvre s’inscrit dans une rivalité feutrée mais tenace avec les Émirats arabes unis. Dubaï a bâti en deux décennies un empire aurifère et un hub de négoce incontournable grâce au Dubai Multi Commodities Centre (DMCC). Le Qatar, longtemps spectateur, entend désormais exploiter sa rente gazière pour investir les circuits du diamant. Avec le Processus de Kimberley, rejoint en 2021, et l’organisation en janvier 2025 de sa première Conférence internationale sur le diamant, Doha se donne les outils de la légitimité.
Le Botswana, de son côté, rêve depuis longtemps de transformer localement ses diamants pour capter davantage de valeur ajoutée. Mais l’ambition se heurte à un mur : manque d’expertise technique, coûts élevés de la taille, fuite des compétences et dépendance persistante vis-à-vis des intermédiaires étrangers. L’arrivée du Qatar, avec ses capitaux et sa capacité à attirer les grandes maisons joaillières, pourrait relancer ce projet en donnant à Gaborone l’écosystème qu’elle peine à bâtir seule. La promesse est claire : ne plus seulement exporter des pierres brutes mais faire émerger une véritable industrie du diamant “made in Botswana” sous impulsion qatarie.
Le soft power s’habille en joaillerie. Cartier et Tiffany y côtoient déjà les maisons locales comme Al Muftah et Amiri Gems, prêtes à transformer les pétrodollars en parures de prestige. Mais derrière le luxe, c’est une bataille d’influence qui se joue : contrôler la transformation, sécuriser l’approvisionnement africain et capter la valeur ajoutée qui, jusqu’ici, s’évaporait entre l’Afrique, l’Europe et les Émirats.
Coincé géographiquement entre l’Arabie saoudite et l’Iran, le Qatar joue ici une partition subtile. En irriguant le Botswana, il s’achète une porte d’entrée vers l’Afrique australe et s’impose comme un interlocuteur stratégique pour les gouvernements producteurs. Au-delà de l’investissement, c’est une option politique : peser demain dans les arbitrages mondiaux du diamant, au détriment des places historiques.



