En ce lundi 2 mars, le Brent a franchi les 85 dollars, en hausse de plus de 10 % depuis les premières frappes américano-israéliennes sur Téhéran. Nous sommes loin des 61 dollars du début d’année. Le marché, qui a rouvert dimanche à 23h00 GMT, intègre désormais un risque géopolitique majeur. Les anticipations se situent déjà entre 85 et 90 dollars, avec en ligne de mire le seuil psychologique des 100 dollars si l’escalade se confirme.
Au centre de la tempête : le détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial. Toute entrave à cette artère stratégique équivaut à un choc d’offre massif. Mais le pétrole n’est que la première vague. La seconde, plus insidieuse, vient des assurances maritimes.
Les augmentations de taux à court terme pour l’assurance Corps de navire (Coque) dans le Golfe pourraient atteindre 25 à 50 %, même en l’absence d’attaque directe contre la marine marchande. Ce renchérissement technique a des conséquences en cascade. Les risques de guerre étant généralement exclus des polices Coque standard, les armateurs doivent souscrire une couverture spécifique pour les risques de guerre et les grèves/terrorisme. Or ces primes ont déjà flambé de 50 % dimanche pour les navires transitant par le Golfe persique ou accostant dans des ports israéliens. La surprime, qui représentait environ 0,25 % de la valeur du navire, se rapproche désormais de 0,375 %, voire davantage selon le profil du trajet.
Pour un tanker évalué à 100 millions de dollars, cela signifie un passage de 250 000 à 375 000 dollars pour une seule couverture. Sur des navires plus récents dépassant 150 ou 200 millions de dollars, la facture se chiffre en centaines de milliers de dollars supplémentaires par traversée. Le Lloyd’s de Londres, numéro un mondial de l’assurance-réassurance, a déjà ajusté son appréciation du risque. Le message envoyé au marché est clair : la prime géopolitique est redevenue structurelle.
Face à cette explosion des coûts et à l’augmentation du risque opérationnel, certains armateurs envisagent des routes alternatives plus longues pour éviter le détroit d’Ormuz. Mais contourner le Golfe ajoute des jours, parfois des semaines, aux voyages. Cela signifie davantage de carburant consommé, des équipages mobilisés plus longtemps, des contrats d’affrètement renégociés. Pour certains types de commerce — notamment les flux énergétiques — ces détours ne sont tout simplement pas viables économiquement.
La situation est d’autant plus critique que les grandes compagnies maritimes avaient déjà, ces derniers mois, dérouté leurs navires loin de la mer Rouge et du canal de Suez en raison d’incidents sécuritaires, empruntant la route du cap de Bonne-Espérance. Ce détour avait allongé les temps de trajet, accru la consommation de fuel et renchéri les coûts d’affrètement, tout en resserrant l’offre effective de navires disponibles. Autrement dit, le marché maritime mondial était déjà sous tension. Le choc du Golfe vient se superposer à un système logistique fragilisé.
La mécanique inflationniste est implacable. Le brut augmente. Les primes d’assurance bondissent. Les trajets s’allongent. Le carburant consommé explose. Les coûts d’affrètement montent. Les importateurs répercutent. Les distributeurs ajustent. Les consommateurs paient. Derrière chaque point de Brent supplémentaire, il y a une pression sur les prix à la pompe, sur les factures d’électricité, sur le fret des denrées alimentaires, sur les matériaux de construction.
Pour les pays africains importateurs nets d’hydrocarbures, l’équation devient redoutable. Les budgets établis sur des hypothèses prudentes sont déjà dépassés. Des lois de finances rectificatives s’imposeront. Subventionner davantage l’énergie creusera les déficits. Laisser filer les prix domestiques exposera les ménages à une nouvelle érosion du pouvoir d’achat. Dans un contexte de dette élevée et de marges budgétaires réduites, la marge de manœuvre est étroite.
La dernière flambée du brut au-delà de 100 dollars, au début de la guerre en Ukraine, avait déclenché un cycle inflationniste mondial prolongé et forcé les banques centrales à durcir leur politique monétaire. L’économie mondiale n’a pas encore totalement absorbé ce choc. Et déjà, un nouveau front énergétique s’ouvre.
Le pétrole flambe, les assurances culbutent, les routes maritimes se rallongent. Ce n’est plus seulement une crise géopolitique : c’est un test grandeur nature pour la résilience de l’économie mondiale. L’Afrique, dépendante des importations énergétiques et logistiques, se retrouve en première ligne d’un choc dont elle ne maîtrise ni l’origine ni l’ampleur. Quand l’énergie vacille, tout l’édifice des prix tremble.



