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Kivu : la malédiction du coltan et de l’or menace Kinshasa et la RDC

Les prises successives de Minova, Sake, puis, depuis le 28 janvier, de Goma – qu’elles soient totales ou partielles, provoquées ou forcées – marquent en tout cas un tournant dans le destin de la région du Kivu (Nord et Sud-Kivu), en République démocratique du Congo (RDC). Ainsi, l’État congolais voit cette ville stratégique tomber entre les…

Des membres des forces armées de la République démocratique du Congo (RDC), qui ont fui la région en raison des affrontements, sont entrés au Rwanda par le poste frontière de la Corniche entre la RDC et le Rwanda, se rendent aux forces rwandaises à Kigali © 2025 Anadolu

Les prises successives de Minova, Sake, puis, depuis le 28 janvier, de Goma – qu’elles soient totales ou partielles, provoquées ou forcées – marquent en tout cas un tournant dans le destin de la région du Kivu (Nord et Sud-Kivu), en République démocratique du Congo (RDC). Ainsi, l’État congolais voit cette ville stratégique tomber entre les mains du M23, un mouvement régulièrement accusé d’être soutenu par le Rwanda, même si ce dernier nie toute implication. Au-delà des accusations, Kinshasa devrait reconnaître sa part de responsabilité dans cette situation. La débandade des soldats gouvernementaux rappelle tristement le Mali de 2012 ou, plus tragique encore, le Zaïre de 1997. Comme ce fut le cas hier à Kidal, les groupes armés reproduisent le même schéma d’une progression brutale. Bukavu est désormais à portée de fusil et de… machette.

Au-delà du conflit menaçant entre le Rwanda et la RDC, se joue une bataille pour le contrôle du coltan, une matière essentielle pour la fabrication des condensateurs des appareils électroniques (smartphones, ordinateurs). Les gisements sont contrôlés par des groupes armés (FDLR, Mai-Mai) et vendus via des réseaux transfrontaliers vers le Rwanda et l’Ouganda. Il en va de même pour l’or, exploité de manière artisanale et industrielle, souvent avec la complicité de sociétés étrangères. Quid de l’étain, contrôlé par les FDLR dans le Sud-Kivu, ou du wolframite, utilisé pour la production de tungstène (industrie aérospatiale) ? Le cuivre et le cobalt, bien que moins présents au Kivu qu’au Katanga, sont également exploités dans le sud de cette zone montagneuse. Et pour compléter ce sombre tableau, le diamant, extrait de manière artisanale, est contrôlé par des groupes armés qui s’enrichissent sur le dos des populations locales.

Les milices FDLR, M23, ADF ou Mai-Mai taxent les mines, contrôlent les sites et exportent illégalement les minerais via le Rwanda, l’Ouganda ou le Burundi. Le coltan du Kivu est souvent étiqueté comme provenant du Rwanda pour blanchir son origine. Ces trafics sont à l’origine d’importantes évasions fiscales, les minerais transitant par les Émirats arabes unis ou l’Europe. Tout le monde y gagne, sauf l’État congolais et ses populations. Les 450 000 déplacés en trois semaines viennent s’ajouter aux 650 000 déjà recensés, plongeant la région dans une crise humanitaire sans précédent.

Les commerçants chinois, émiratis et européens achètent ces « minerais du sang » via Goma (vers le Rwanda) ou Bukavu (vers le Burundi). Le travail forcé et l’exploitation de l’homme par l’homme battent leur plein. Des milliers de creuseurs, dont des enfants, travaillent dans des conditions dangereuses pour moins de 2 dollars par jour. Les entrailles de la terre sont mises à nu, la déforestation et la pollution des rivières par le cyanure et le mercure transforment un paysage paradisiaque en un enfer. Les populations sont déplacées de force, une réalité qui dépasse le scénario du film Avatar et son happy end hollywoodien.

Face à cette tragédie à ciel ouvert, la communauté internationale semble impuissante. La MONUSCO, force d’interposition de l’ONU présente depuis 1999, est régulièrement critiquée pour son inefficacité. Dans cette tragédie, l’impuissance de l’Union Africaine sonne comme une constante. Le silence des grandes démocraties interroge sur leur réelle volonté de résoudre la crise. Les États-Unis ont certes adopté la loi Dodd-Frank, obligeant les entreprises américaines à vérifier que leurs minerais ne financent pas les conflits en RDC, mais les résultats restent mitigés. Certaines compagnies ont même boycotté la RDC, aggravant l’économie locale. Quant à la certification ITSCI, un système de traçabilité pour le coltan, l’étain et le tungstène, elle est critiquée pour sa lenteur et les soupçons de corruption qui l’entourent.

Les réseaux de coopératives minières artisanales, comme la Coopérative Minière du Nord-Kivu, soutenues par des ONG pour un commerce équitable, ne représentent qu’une goutte d’eau dans un océan de dysfonctionnements. Les pressions internationales et les rapports de l’ONU (Groupes d’experts) dénonçant les pays voisins (Rwanda, Ouganda) pour le trafic de minerais se succèdent sans aboutir à des mesures concrètes. En bref, le Kivu est en train d’échapper au contrôle de la RDC, en proie à des groupes armés dont le nombre est estimé à 150 selon certaines sources. Entre les FDLR, le M23, la CODECO, les Mai-Mai et les États accusés de profiter de la situation (Rwanda et Ouganda), la question reste : à qui profite le crime ?

Peut-être d’abord aux grands acteurs occidentaux, comme la canadienne Banro Corporation, suspendue en 2019 pour des raisons de sécurité, ou aux acteurs chinois, comme Sicomines, active dans l’exploitation semi-industrielle. Derrière le rideau, des négociants internationaux comme Trafigura et Glencore, impliqués dans des scandales de minerais « sales », continuent de faire des affaires. La demande croissante en minerais stratégiques, essentiels pour la transition énergétique, exacerbe la pression sur le Kivu.

L’État congolais doit urgemment se réformer et revoir l’état de son armée. Comme l’a déclaré Stanislas Zeze, président de l’agence de notation Bloomfield Investment Corporation, le 29 janvier lors du lancement de Bloomfield Intelligence : « Si tu es incapable de contrôler tes ressources, alors tu ne les possèdes pas : elles sont juste potentielles. » Il est crucial de sortir le Kivu du cercle vicieux où les minerais financent les armes, qui permettent de contrôler davantage de mines.

Sans une gouvernance transparente, une traçabilité rigoureuse et une pression internationale sur les acheteurs, le « sang dans nos portables » – pour reprendre l’expression militante – risque de perdurer.


Encadré :

Principaux groupes armés présents dans le Kivu

  1. Forces démocratiques alliées (ADF) :
    • Origine : Ougandaise (islamiste radical), active depuis les années 1990.
    • Liens : Affiliées à l’État islamique en Afrique centrale (ISCAP).
    • Zone : Nord-Kivu (Beni, Ituri).
    • Activités : Attaques contre les civils, massacres, trafic de ressources.
  2. Mouvement du 23 mars (M23) :
    • Origine : Congolaise (majoritairement tutsi), réapparu en 2022 avec un regain d’activité.
    • Soutien : Accusé d’être soutenu par le Rwanda.
    • Zone : Nord-Kivu (Rutshuru, Masisi).
    • Activités : Conquête territoriale, affrontements avec l’armée congolaise (FARDC).
  3. Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) :
    • Origine : Hutus rwandais (résidus du génocide de 1994).
    • Objectif : Renverser le gouvernement rwandais.
    • Zone : Nord et Sud-Kivu.
    • Liens : Collaborations avec certains Mai-Mai.
  4. Mai-Mai (divers groupes) :
    • Origine : Milices communautaires congolaises.
    • Exemples : Mai-Mai Yakutumba (Sud-Kivu), Mai-Mai Mazembe, Mai-Mai Nyatura (Hutu).
    • Objectif : Défense locale, contrôle des terres et des minerais, souvent impliqués dans des violences interethniques.
  5. Coopérative pour le développement du Congo (CODECO) :
    • Origine : Milice Lendu (Ituri), étendue au Nord-Kivu.
    • Activités : Attaques contre les Hema, massacres, conflits intercommunautaires.
  6. Nyatura :
    • Origine : Milices congolaises Hutu.
    • Liens : Parfois alliées aux FDLR.
    • Zone : Nord-Kivu (Masisi, Walikale).
  7. Résistance pour un État de droit au Congo (RED-Tabara) :
    • Origine : Rebelles burundais, actifs près de la frontière Sud-Kivu/Burundi.
    • Objectif : Renverser le gouvernement burundais.

Autres groupes notables :

  • APCLS (Alliance des patriotes pour un Congo libre et souverain) : Milice congolaise (Nord-Kivu), opposée au M23.
  • Nduma Defense of Congo (NDC) : Dirigé par Guidon Shimiray, actif dans le Nord-Kivu (minerais).
  • Forces de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) : Opère à la frontière Nord-Kivu/Ituri.
  • PARESU (Patriotes résistants du Sud-Kivu) : Groupe récent (2023), lutte contre les FDLR.

Contexte géopolitique :

  • Implication régionale : Le Rwanda et l’Ouganda sont régulièrement accusés de soutenir des groupes comme le M23 ou l’ADF.
  • MONUSCO : Mission de l’ONU présente depuis 1999, critiquée pour son inefficacité.
  • Enjeux économiques : Contrôle de l’or, du coltan et d’autres minerais stratégiques alimentant les conflits.

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