Bénéficiaire du programme Dongfang Scholarship de Peking University, Habibou Dia revient sur les enseignements tirés de son séjour en Chine. Entre souveraineté alimentaire, industrialisation, coopération sino-africaine et intelligence artificielle générale (AGI), le Directeur de la communication au Ministère Sénégalais de la communication, des Télécommunications et du Numérique livre une lecture stratégique des transformations chinoises et des défis des pays du Sud global. Le Dongfang Scholarship Programme est un programme international entièrement financé et orienté vers les politiques publiques et le leadership. Hébergé par Peking University, il s’adresse principalement aux cadres, décideurs publics, chercheurs et jeunes leaders des pays du Sud. Le programme, de courte durée et à forte dimension stratégique, met l’accent sur les relations internationales, la gouvernance, le modèle de développement chinois, la réduction de la pauvreté et la coopération Sud-Sud.
Beaucoup de pays s’intéressent à l’Afrique principalement pour ses ressources ou pour des raisons géopolitiques. Comment s’assurer que la Chine fera exception à cette approche opportuniste ?
L’intérêt pour le Sud global ne date pas d’aujourd’hui. On a connu plusieurs cycles de tentative de domination ou d’exploitation au cours des siècles derniers, mais les aspirations des peuples ont permis de remodeler progressivement la gouvernance mondiale et surtout les relations bilatérales. Avec ces transitions, plusieurs pays assez pauvres durant les dernières décennies, au sortir de la Seconde Guerre mondiale et à l’époque des indépendances, ont su faire des progrès remarquables.
À quelques exceptions près, plusieurs pays du Sud global restent dans un cycle de développement moins rapide que la croissance de sa population particulièrement des pays africains et en dépit de leurs nombreuses ressources.
Il faut partir du postulat qu’aucun État ne doit espérer ou s’attendre à ce qu’un autre État vienne le sortir de la pauvreté et résoudre ses problèmes économiques. Cependant, avec la coopération, des possibilités restent envisageables. Sur ce point en particulier, et indépendamment des grandes initiatives de la Chine en matière de financement et d’infrastructures, c’est surtout à l’Afrique de décider de la gouvernance de ses relations et de ses ressources avec les partenaires:
La faiblesse majeure réside dans le fait que plusieurs pays du Sud et beaucoup de pays africains sont encore des comptoirs : une exploitation et une exportation de ressources naturelles brutes avec des profits et des retombées moyennes. Si nous essayons, en tant que pays du Sud global, particulièrement africains, d’obtenir plus de technologies transférées, plus de produits transformés localement et plus d’infrastructures, alors nous pourrons améliorer les règles du jeu.
Avec seulement 8 % des terres arables mondiales, la Chine parvient à nourrir 20 % de la planète. Quel est le secret du « miracle chinois » en agriculture ?
Cette question est fondamentale pour avoir une lecture adéquate du niveau de souveraineté d’un pays. En effet, un État qui n’est pas en mesure de nourrir sa population par des mécanismes qu’il maîtrise n’est pas un État souverain. Pour résoudre cette équation et atteindre son autosuffisance alimentaire, la Chine a employé une série de réformes de son secteur agraire, appuyées par une stratégie holistique de mise en œuvre rigoureuse dans le cadre de multiples plans quinquennaux.
Le point de départ de la réforme agricole chinoise a été le Système de Responsabilité des Ménages lancé en 1978. Ce système, tout en maintenant la propriété collective de la terre, a accordé aux agriculteurs des droits d’usufruit stables à long terme, stimulant fortement la production.
La transformation rurale chinoise est passée par plusieurs étapes : consolidation de la production primaire, diversification des cultures, mécanisation puis agriculture à haute valeur ajoutée intégrant les technologies modernes et l’agriculture urbaine verte.
Les pays africains peuvent-ils s’inspirer du modèle chinois pour atteindre l’autosuffisance alimentaire ?
Très clairement, les pays en voie de développement peuvent regarder du côté de l’Asie et de la Chine en prenant en compte les bonnes pratiques. Toutefois, chaque peuple doit adapter ces enseignements à ses réalités propres. Le génie sénégalais, comme celui de chaque nation des pays du Sud global, doit permettre de faire une synthèse intelligente des différentes politiques agricoles.
Le Sénégal, malgré ses terres arables et ses potentialités dans la vallée du fleuve Sénégal et en Casamance, reste dépendant des importations de riz. L’autosuffisance alimentaire ne pourra être atteinte sans une politique ambitieuse de mécanisation et de modernisation agricole.
À mon avis, il faut :
* des institutions capables de porter l’innovation agricole ;
* des partenariats technologiques audacieux ;
* des réformes du marché pour absorber la production ;
* et surtout des investissements massifs dans l’agriculture.
Le faible niveau de mécanisation en Afrique ne constitue-t-il pas un obstacle majeur ?
On ne peut plus parler d’agriculture moderne sans mécanisation. Nous sommes même entrés dans une ère de digitalisation de l’agriculture avec des systèmes intelligents couvrant toute la chaîne de valeur : production, transformation, commercialisation et exportation.
Mais il existe aussi une opportunité historique. La croissance démographique mondiale signifie qu’il y aura toujours un marché agricole. Cela ouvre la voie à une nouvelle gouvernance agricole mondiale plus équilibrée.
Je plaide pour une coopération fondée sur l’industrialisation et la transformation locale. L’engagement du Forum China-Africa Cooperation 2024 en faveur de l’industrialisation de l’Afrique peut constituer un levier important. L’objectif doit être d’atteindre un taux de transformation locale d’au moins 35 % pour les principaux produits agricoles.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant votre séjour en Chine ?
J’ai été impressionné par la forte digitalisation de la société chinoise, mais surtout par les travaux menés sur l’intelligence artificielle générale (AGI). En Chine, des villes entières servent déjà de laboratoires grandeur nature pour tester des systèmes d’IA appliqués au transport, à la sécurité urbaine ou à la gouvernance intelligente.
J’ai notamment suivi les enseignements du professeur Song-Chun Zhu, figure majeure de l’AGI et directeur fondateur du Beijing Institute for General Artificial Intelligence (BIGAI). Sa réflexion place l’humain au centre de la relation avec l’IA, dans une logique de symbiose homme-machine.
J’ai également découvert “Tong Tong”, présenté comme le premier enfant AGI au monde. Son développement repose sur un apprentissage progressif comparable à celui d’un enfant humain : interaction avec un environnement virtuel, montée en autonomie, capacités sociales et résolution de tâches complexes. C’est une avancée spectaculaire qui montre à quel point nos pays doivent impérativement investir dans les technologies émergentes pour ne pas rater le dernier train de la modernité.
À propos de Dongfang Scholarship Programme
Le Dongfang Scholarship Programme de Peking University est un programme international de leadership et de politiques publiques destiné aux professionnels et décideurs des pays du Sud. Structuré autour de conférences, visites de terrain et dialogues stratégiques, il vise à promouvoir la coopération Sud-Sud et une meilleure compréhension du modèle de développement chinois. Contrairement aux grandes bourses académiques classiques comme le CSC ou le Yenching Programme, le Dongfang Scholarship est un programme court, exécutif et orienté gouvernance.



