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Interview exclusive avec Martin Ziguélé, ancien Premier ministre de Centrafrique

« Le memecoin $CAR ne peut pas construire notre économie » Premier ministre centrafricain sous Ange-Félix Patassé (2001-2003), directeur national de la BEAC à Bangui entre juillet 2000 et avril 2001, le député Martin Ziguélé réagit au lancement officiel du memecoin $CAR, la deuxième cryptomonnaie adoptée par son pays après le Sango Coin en 2022.…

Martin Ziguélé

« Le memecoin $CAR ne peut pas construire notre économie »

Premier ministre centrafricain sous Ange-Félix Patassé (2001-2003), directeur national de la BEAC à Bangui entre juillet 2000 et avril 2001, le député Martin Ziguélé réagit au lancement officiel du memecoin $CAR, la deuxième cryptomonnaie adoptée par son pays après le Sango Coin en 2022.


Le 10 février 2025, le chef de l’Etat centrafricain a annoncé le lancement officiel d’une nouvelle cryptomonnaie, le memecoin $CAR, trois ans après le Sango Coin. Quelle appréciation en faites-vous ?

Nous avons tous appris avec surprise le retour sur cette expérience qui était presque avortée avec Sango Coin. Maintenant, c’est memecoin $CAR, cette monnaie virtuelle-là qui, vous le constaterez, a perdu 83%, sinon plus de sa valeur en moins de trois jours. Cela veut tout simplement dire que c’est une expérience vraiment dilettante parce qu’une monnaie en elle-même ne construit pas une économie.

Une monnaie, c’est un moyen d’échange, de thésaurisation, c’est vrai, de spéculation aussi, c’est vrai, mais une monnaie, par essence, facilite des échanges. Donc, ça suppose que l’économie produit des richesses. Dans le cadre de la République centrafricaine, notre problème n’est pas un problème de monnaie mais d’organisation de l’économie nationale pour qu’elle soit productive. Au moins comme cela a été tenté dans les années 70 et 80, notamment sous Bokassa, sous Kolimba, sous Patassé. A ces époques, nous avions exporté des matières premières. Et c’est là-dessus qu’avec les revenus tirés de l’exportation de ces produits-là, que nous pourrons construire une économie digne de ce nom.

Et là, aujourd’hui, j’ai comme l’impression que nous comptons sur une monnaie pour avoir de l’argent alors que nous n’avons aucune richesse en contrepartie à offrir. Donc, c’est vraiment dommage qu’il y ait cette insistance ou cette persistance à vouloir créer des monnaies virtuelles qui ne peuvent pas soutenir l’économie.

Parce qu’il faut que l’économie existe, il faut qu’il y ait, comme je le dirais, des filières de production, qu’elles soient rétablies, et ne le sont pas encore à ce jour, pour qu’on puisse parler de transformation de l’économie ou de soutien de l’économie.

Dans tous les cas, le marché vient de trancher. La perte totale de la valeur de cette monnaie virtuelle à moins de trois jours dit qu’aujourd’hui, nous nous trompons de chemin.


A l’analyse, vous doutez de la capacité de cette monnaie à faciliter le développement du pays voire l’intégration sous-régionale. Est-elle donc vouée à l’échec ?

La question que vous me posez renvoie non seulement à l’avenir de cette monnaie dans un contexte de volatilité que je viens de souligner, mais aussi à son existence dans une communauté économique et monétaire qui est la CEMAC. L’Assemblée nationale centrafricaine avait déjà tranché cette question en disant que nous sommes signataires du traité instaurant la CEMAC. Notre monnaie, c’est le franc CFA émis par la Banque centrale. Et il ne vous a pas échappé que l’actuel gouverneur de la Banque centrale est centrafricain. Donc, nous n’avons pas dénoncé le traité instaurant la CEMAC, l’Union monétaire d’Afrique centrale (UMAC), au sein de la CEMAC.

Donc, la politique de notre pays en matière économique, elle est complètement illisible. Et vous savez qu’en matière de finances, en matière d’économie, lorsque vous prenez des décisions qui sont contre le bon sens, le marché vous rappelle alors tout de suite comme cela a été fait avec le memecoin $CAR dont la valeur s’est effondrée en très peu de temps. Et sur les supports d’amateurs qui ne sont pas dignes d’un État, tout cela montre qu’en fait, c’est des personnes qui vendent des chimères à l’État centrafricain.

Et je ne le dirai jamais assez. L’économie n’est pas de génération spontanée. Il faut qu’il y ait une vision derrière. Il faut qu’il y ait une production. Il faut qu’il y ait une construction de l’économie. Il faut produire des richesses.

Et notre pays a des atouts sur lesquels nous devons nous appuyer pour propulser le développement au lieu de chercher des raccourcis en pensant que la solution viendrait de ces opérations spéculatives sans lendemain.


Quels sont ces leviers que le gouvernement devrait actionner pour booster l’économie centrafricaine ?

Comme tout gouvernement, le nôtre devrait s’appuyer sur ce qu’il a pour satisfaire les besoins de sa population, pour lui procurer des gains et des revenus afin que les standards de vie s’améliorent et que le pays soit doté d’infrastructures dans une politique de développement durable.

En RCA, la superficie est le premier atout. Le pays est assis sur 623.000 km². C’est la superficie de la France, de la Belgique et du Luxembourg réunis. Nous avons 15 millions d’hectares de terres cultivables dont seulement 0,5% est mis en valeur chaque année. Nous avons trois bassins versants, le bassin de la Sanga, le bassin de l’Oubangui, le bassin de Chari. Nous iriguons l’Afrique centrale, le cœur de l’Afrique en système hydrographique. Mais il n’y a pas un seul mètre carré de sable dans ce pays.

Et pendant la colonisation et pendant les 20 années qui ont suivi la colonisation, la RCA exportait le café, le coton, le cacao, et tous les produits vivriers que vous pouvez imaginer, y compris des céréales. À tel point que c’est de Centrafrique que sont parties les pépinières qui ont permis à la Côte d’Ivoire de devenir le premier producteur mondial de cacao. Aujourd’hui, nous sommes réduits à zéro.

Nous devons développer ce que nous avons sous les pieds, ce que nous avons entre nos mains, pour produire des richesses. Occupons nos populations, donnons-leur des moyens monétaires pour leur permettre de vivre et d’accroître leur niveau de vie.

Et avec la valeur ajoutée qu’on peut obtenir en industrialisant une partie de notre production agricole, nous pouvons faire de ce pays-là vraiment la Suisse de l’Afrique.

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