Vendredi 18 septembre 2026

Accès Premium FR · EN

Finance africaine — depuis 2013

,

Interview de Jean Marie Biada, expert financier certifié ONUDI : « La candidature de Paul Biya renforce la confiance et les marchés »

Le 13 juillet 2025, le président de la République camerounaise Paul Biya annonçait sa candidature à un nouveau mandat à la tête du Cameroun. Depuis lors, les marchés financiers et les milieux économiques scrutent avec attention les implications d’un tel scénario politique. Entre la stabilité perçue et les incertitudes liées à la gouvernance, les réactions sont…

Dr Jean Marie Biada, expert financier certifié ONUDI

Le 13 juillet 2025, le président de la République camerounaise Paul Biya annonçait sa candidature à un nouveau mandat à la tête du Cameroun. Depuis lors, les marchés financiers et les milieux économiques scrutent avec attention les implications d’un tel scénario politique. Entre la stabilité perçue et les incertitudes liées à la gouvernance, les réactions sont contrastées. Pour décrypter les signaux envoyés par les investisseurs et les institutions financières, nous avons approché le Dr Jean Marie Biada, un analyste financier camerounais.

Comment analysez-vous la décision de Paul Biya de briguer un nouveau mandat à l’âge de 92 ans ?

Selon moi, la déclaration de candidature effectuée par le président Biya en plein week-end, alors que les gens étaient pour certaines dans la java, est conforme à sa vision politique.

Nous qui avons le privilège de suivre ses sorties médiatiques, ses écrits, ses discours officiels au Cameroun et à l’international, nous avons constaté que, dans l’une de ses sorties au cours d’un congrès de son parti, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), créé le 24 mars 1985 à Bamenda, il a dit à ses militants que « ma mission ne sera pas terminée tant que les Camerounais n’auront pas de l’eau à boire, certains des Camerounais ne pourront pas pas boire leur soif, certains ne pourront pas avoir accès à un plateau sanitaire de qualité, je le cite de mémoire, sans être son exécuteur testamentaire, tant que certains Camerounais n’auront pas la possibilité d’envoyer les enfants à l’école, d’avoir accès à ce qu’on pourrait appeler des commodités de la vie moderne, des commodités de base de la vie moderne (eau, électricité, téléphone, route) ».

Donc si le président prend sur lui d’annoncer à nouveau sa candidature, pour moi, c’est conforme à sa vision politique et économique. Ce, d’autant plus que, souvenez-vous, depuis le début de l’année, c’est la bronca des populations sur les autorités publiques et les édiles municipaux. L’insalubrité dans laquelle baignent les villes du Cameroun, notamment Douala et Yaoundé, incite vraiment le président Biya à solliciter ses concitoyens pour terminer sa mission.

Quel message cela envoie-t-il aux milieux d’affaires, tant locaux qu’internationaux ?

La candidature du président envoie un double message au milieu économique et financier, au milieu d’affaires, des messages parfois passablement contradictoires.

D’un côté, cette nouvelle candidature traduit une volonté de longévité à la tête de l’État, signe de stabilité et de cohérence politique. Pour les locataires de cette thèse, c’est normal que le président pose sa candidature, c’est normal que le président conserve sa position à la tête de l’État pour assurer cette stabilité et cette cohérence dans le système.

Il y a un deuxième courant également, plus dominant cette fois-là, et plus nombreux, qui estiment que la présence du président à la tête de l’État à cet âge assez avancé est de nature à apeurer les investisseurs. Notamment réalisation ceux qui lorgnent la projets structurants. Il a fallu au moins 7 ans pour les lancer après environ 10 ans pour leur conception et leur maturation. Dans ce contexte, les investisseurs qui mettent l’argent dans ce genre de projet-là n’espèrent un retour que dans 15, 20, 20 ans. Ils estiment alors que la présence à la tête de l’État de quelqu’un qui ne travaille plus de façon très active est signe de méfiance.

La rareté des remaniements ministériels renforce également cette perception dans les milieux d’affaires.

Est-ce que cette candidature s’inscrit dans la dynamique politique et économique du Cameroun en 2025 ?

Cette candidature du président Biya est un pied de nez à tous ceux qui ne croyaient pas au réalisme de sa vision politique du Cameroun. Quand en 2009, il lance le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE), qui traduisait sa vision du Cameroun en 2035, tout le monde croyait qu’il était en train de blaguer. Or, il est en train d’y aller progressivement, en finalisant la réalisation des grands projets structurants, en se donnant les moyens de les finaliser en instruisant justement les gens qui étaient à leur origine.

Donc, le président, il voit ce que beaucoup ne voient pas. Il est très confiant dans ce qu’il est en train de faire, même si on peut au moins le dire pour le regretter que certains des collaborateurs, certaines personnes qui bénéficient de sa haute confiance ne vivent pas au même diapason que lui en matière de foi dans les institutions.

Résultat, après avoir investi plus de 2.000 milliards de FCFA (environ 3,6 milliards USD) pour des infrastructures de production d’énergie hydroélectrique, l’on se rend à l’évidence, que si avant cette initiative du président de la République, on pouvait enregistrer à peu près une à deux heures de construction coupure par mois, aujourd’hui, ce record est battu, compté par trois ou par quatre.

Peut-être que c’est l’occasion pour le président de dire aux gens qui croyaient qu’il allait passer la main à quelqu’un d’autre qu’il est bien présent. Qu’il sera toujours là pour veiller à ce qu’ils finissent ce qu’ensemble ils ont mis en place. Donc, à notre avis, on a comme l’impression que le chef de l’État veut mettre chacun au pied de ses responsabilités. Les projets qui ont été entamés prendre doivent finir.

Quels secteurs semblent les plus sensibles à la perspective d’un nouveau mandat de Paul Biya (infrastructures, énergie, mines, etc.) ?

Les secteurs que vous citez sont très sensibles dans la perspective d’un nouveau mandat du président Paul Biya. C’est le secteur des infrastructures, les routes, l’aménagement, les réseaux viés, le réseau urbain ferroviaire. Est-ce normal que, depuis plusieurs décennies, le Transcamerounais, 918 kilomètres, ait toujours la même longueur que le fleuve le plus long du Cameroun, la Sanaga ? Depuis 2011, le projet de prolongation de cet itinéraire jusqu’à Ndjamena est resté au niveau des réunions interminables, des colloques, des concertations de haut niveau, en passant par les assises de très haute portée.

Est-ce normal qu’un pays comme la Tunisie fasse 50.000 logements sociaux par an, et le Cameroun, à travers le triptyque Crédit foncier du Cameroun-Société immobilière du Cameroun (SIC)-Mission d’aménagement et d’équipement des terrains urbains et ruraux (Maetur), n’ait pas été capable de construire en plus de 60 ans d’indépendance seulement 30.000 logements ?

Ces projets interpellent la présence du président qui pourrait donc bousculer ces gens, donner les lettres d’or de l’habitat social à sa politique qui va dans le sens de dire que chaque Camerounais devrait avoir un toit au bout d’un certain temps.

La situation des retraités qui travaillent pendant plus de 30 ans sans mais se retrouvent dans une précarité extrême le départ à la retraite est aussi préoccupante. Elle appelle l’intervention du chef de l’Etat-candidat.

Nous avons déjà évoqué le cas de l’énergie électrique qui donne l’occasion pour ce mandat du président de pousser ses collaborateurs à diversifier les sources d’énergie, à donner un autre sens, une autre dynamique à ce qu’on appelle le mix énergétique. Ce dernier ne va pas se limiter seulement à l’énergie thermique, à l’énergie hydraulique, à l’énergie solaire, mais nous avons également la biomasse qui nous permettra donc de valoriser les ordures ménagères.

Donc peut-être que ce mandat, c’est celui au cours duquel on va valoriser l’utilisation des ordures ménagères, à partir de laquelle, on va produire à l’intérieur des maisons ce qu’on va appeler l’énergie à partir de la biomasse.

Cette candidature renforce-t-elle ou fragilise-t-elle la confiance des marchés dans la capacité de réforme du Cameroun ?

A mon humble avis, cette candidature à 80%, renforce la confiance et les marchés dans la capacité de réforme du Cameroun, au moins pour deux raisons.

Premièrement, le président, s’il est réélu, reste le fonctionnaire le plus ancien au grade le plus élevé, donc il n’a peur de personne. Donc tout ce qui pourrait se présenter comme des goulots d’étranglement pour des réformes qu’il envisageait de conduire, peut être dégagé sans état d’âme. Par le passé, il a déjà démontré qu’il n’en avait pas en laissant la justice jouer son rôle dans des affaires incriminantes parfois ses proches collaborateurs. Notamment des anciens secrétaires généraux de la présidence de la République, un ancien Premier ministre et de nombreux ministres. Cela traduit que si beaucoup de choses ne marchent pas, c’est également de notre faute. En effet, ce n’est pas le président à lui tout seul qui peut développer tout le pays. Il imprime, il indique la voie à suivre, c’est le timonier central, c’est l’hégémon central. Sauf que très peu appliquer ses instructions. Finalement, nous sommes dans le règne de l’inertie.

Quels sont les risques économiques majeurs qui peuvent anticiper les milieux financiers en cas de victoire de Paul Biya ?

Tous ces risques économiques tournent autour de l’effet d’éviction qui se fonde sur la gérontocratie gouvernante au Cameroun. Dans un pays où la plupart des dirigeants (chef de l’Etat, président du Sénat, président de l’Assemblée nationale) sont au moins des octogénaires, les opérateurs économiques, nationaux ou étrangers, hésitent à investir. Ils vont préférer aller dans un pays dont les dirigeants au sommet sont un peu plus jeunes et dynamiques, capables d’être présents dans des délais courts à plusieurs rencontres internationales en même temps qu’ils peuvent se déployer à l’intérieur du pays.

Au-delà de l’âge du chef de l’Etat actuel qui fait débat, le Cameroun évolue dans un environnement judiciaire qui ne rassure pas les investisseurs tant que les décisions de justice ne sont pas toujours exécutées.

Idem pour les décisions administratives plombées par la lourdeur des procédures elles-mêmes plombées par la corruption. Toutes choses qui viendront mettre un bémol à tout ce que nous avons dit plus haut au sujet des aspects positifs de la candidature de Paul Biya. En cas de victoire, son âge et les soupçons de retrait progressif de la gestion des affaires au profit des collaborateurs à la confiance très peu avérée pourraient accentuer la fuite des capitaux, la fraude fiscale-douanière, l’évasion fiscale, les tensions budgétaires, les détournements de deniers publics. Ces fléaux auraient alors un impact sur la gouvernance publique, l’exécution du budget et, globalement, le développement du pays.

Un nouveau mandat de Paul Biya pourrait-il impacter les réformes économiques attendues (fiscalité, climat des affaires, dette publique) ? 

Je vais répondre comme tout à l’heure en relayant ce que certains des opérateurs économiques disent. Cela pourrait accélérer les réformes de 80%, mais les bloquer de 20%.

A 80% parce que s’il est réélu, il connaît tout le monde. C’est lui seul qui signe. On n’a jamais rien changé dans ce sens-là. Cela pourrait un peu rassurer les investisseurs. Son éviction de la tête du pays pourrait laisser celui-ci dans de graves difficultés. D’abord sécuritaire. Le successeur de Paul Biya devra gouverner un pays à 60% en crise (Boko Haram dans le septentrion (Adamaoua, Extrême-nord et Nord), Ambazoniens dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest, attaques des bandes armées le long de la frontière avec la République centrafricaine à l’Est). Et au moins maintenir le niveau de dépenses engagées, environ 200 milliards de FCFA, pour reconstruire les régions sinistrées (Extrême-nord, Nord-ouest et du Sud-ouest).

Le retour progressif à la sécurité dans la zone anglophone a permis de relancer les activités de la Cameroun Development Corporation, le fleuron de l’agro-industrie du pays, à l’arrêt depuis 2016.

De même, la Société nationale de raffinerie (Sonara), l’unique du Cameroun, a été victime d’un incendie fin mai 2019, faisant ainsi monter les prix du carburant à la pompe dans un contexte d’augmentation de la subvention de l’Etat pour maintenir ces prix. Il deviendra alors urgent pour le président élu de construire une station de stockage des produits hydrocarbonés à Kribi. Ou alors procéder, également dans l’urgence, à la réhabilitation de la Sonara.

Quels signaux les autorités devraient-elles envoyer pour rassurer les milieux financiers d’ici l’élection ?

Pour que les milieux financiers continuent de croire au régime de Yaoundé d’ici l’élection présidentielle d’octobre 2025, les autorités en place devraient d’abord continuer de nourrir le service de la dette extérieure. Ensuite, faites un effort pour augmenter le quantum des paiements affectés au remboursement de la dette intérieure. Elles doivent également poursuivre la lutte contre la corruption.

La complaisance dans l’application de certaines décisions de justice devrait également prendre fin. Bien en place, une réforme foncière rendant intangible, inattaquable et définitive le titre foncier afin qu’il constitue une garantie bancaire suffisante pour rassurer chacun des investisseurs qui veut nous accompagner dans la réalisation d’un projet.

Financial Afrik Premium