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Hommage : Moustapha Kassé, l’ultime vigie de l’École de Dakar

Avec la disparition du professeur Moustapha Kassé le 1er juin 2206 à l’âge de 85 ans, le Sénégal perd l’un de ses plus grands économistes et l’Afrique l’un de ses derniers maîtres à penser du développement. Doyen honoraire de la Faculté des sciences économiques et de gestion (FASEG) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar…

Avec la disparition du professeur Moustapha Kassé le 1er juin 2206 à l’âge de 85 ans, le Sénégal perd l’un de ses plus grands économistes et l’Afrique l’un de ses derniers maîtres à penser du développement. Doyen honoraire de la Faculté des sciences économiques et de gestion (FASEG) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), premier agrégé sénégalais de sciences économiques parmi les pionniers du CAMES, il aura consacré plus d’un demi-siècle à former des générations de cadres, de chercheurs, de banquiers centraux et de décideurs africains.

Au-delà de sa brillante carrière universitaire, Moustapha Kassé incarnait une tradition intellectuelle aujourd’hui rare : celle de l’École de Dakar. Née dans le sillage des indépendances, cette école de pensée s’est attachée à analyser les réalités économiques africaines à partir de leurs propres dynamiques historiques, sociales et institutionnelles plutôt qu’à travers le simple prisme des modèles importés. Dakar était alors l’un des principaux laboratoires de la pensée économique africaine francophone. Moustapha Kassé en fut l’un des héritiers les plus féconds et les plus influents.

Chercheur prolifique, enseignant respecté et bâtisseur d’institutions, il a marqué durablement le paysage académique du continent. Fondateur de l’Institut de Formation et d’Assistance pour le Conseil et l’Entreprise (IFACE), artisan du Programme de Troisième Cycle Interuniversitaire (PTCI), membre de l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques du Maroc ainsi que de l’Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal, il aura contribué à structurer l’enseignement supérieur et la recherche économique bien au-delà des frontières sénégalaises.

Mais Moustapha Kassé n’était pas seulement un universitaire. Il était aussi une voix singulière dans le débat public africain. Ses interventions, souvent incisives, alliaient profondeur analytique et sens de la formule. Il faisait partie de ces intellectuels capables de résumer une réflexion complexe en quelques mots appelés à traverser le temps.

C’est ainsi que, dans un entretien accordé à Financial Afrik il y a neuf ans, il avait lancé cette phrase devenue célèbre : « L’émergence est une fille aux mauvaises fréquentations. » Derrière la provocation se cachait une critique rigoureuse des discours économiques dominants. Pour lui, l’émergence ne pouvait être réduite à un slogan politique, à un objectif de communication ou à une place dans les classements internationaux. Elle devait être le produit d’une transformation structurelle profonde fondée sur l’industrialisation, l’innovation, la productivité, la qualité des institutions et la valorisation du capital humain.

Cette mise en garde conserve aujourd’hui une résonance particulière. Alors que l’Afrique cherche à mobiliser davantage ses propres ressources à travers la Nouvelle architecture financière africaine de développement (NAFAD) et à renforcer sa souveraineté économique dans un monde fragmenté, les interrogations soulevées par Moustapha Kassé demeurent d’une brûlante actualité : comment transformer la croissance en développement ? Comment créer de la valeur localement ? Comment bâtir des économies réellement résilientes ?

À l’annonce de son décès, l’UCAD, ses anciens étudiants et l’ensemble de la communauté académique africaine ont salué la mémoire d’un formateur exceptionnel. Son héritage se retrouve aujourd’hui dans les administrations publiques, les institutions financières, les universités, les organisations internationales et les entreprises où exercent les milliers de femmes et d’hommes qu’il a contribué à former.

Avec Moustapha Kassé disparaît l’un des derniers grands représentants de cette génération de professeurs africains pour lesquels l’économie n’était pas seulement une discipline académique mais un outil d’émancipation collective. Une génération qui croyait que le développement de l’Afrique devait d’abord être pensé par les Africains eux-mêmes.

Le Sénégal perd un maître. L’Afrique perd une conscience intellectuelle. Et la pensée économique africaine perd l’une de ses voix les plus respectées.

L’entretien de Financial Afrik auquel il est fait référence est disponible ici :
Moustapha Kassé : « L’émergence est une fille aux mauvaises fréquentations »

Financial Afrik Premium