Au Gabon, un différend opposant la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et la Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale (CNAMGS) à la société CLIKAFRIK prend une dimension politique sensible. En cause : un contrat d’un montant global de 3,24 milliards de francs CFA, signé le 14 août 2023, et aujourd’hui contesté pour ses conditions d’attribution et d’exécution.
Dans une note adressée le 30 janvier 2026 à sa tutelle, le directeur général de la CNSS expose les faits majeurs liés à ce dossier. Le document dresse un tableau détaillé des irrégularités juridiques, financières et techniques ayant marqué la mise en œuvre de cette convention tripartite. Selon cette note, le contrat portait initialement sur un montant de 1,22 milliard de francs CFA, auquel se sont ajoutés des frais de maintenance et de communication sur quinze ans, portant le total à plus de 3 milliards. Les analyses internes relèvent que la procédure de passation n’aurait pas respecté les exigences du Code des marchés publics, notamment en matière de mise en concurrence, de formalisation des besoins et de validation des engagements. Les services juridiques estiment en conséquence que ces manquements affectent la portée juridique de la convention et fragilisent toute obligation automatique de paiement.
Sur le plan technique, les constats sont tout aussi sévères. Le contrat n’aurait pas été accompagné d’un cahier des charges formel, empêchant une définition précise des prestations attendues. L’évaluation conduite en 2024 a conclu à un taux de réalisation d’environ 8 % et à la livraison d’une plateforme jugée non exploitable.
Par ailleurs, les documents mentionnent l’existence d’une offre concurrente évaluée à environ 800 millions de francs CFA, soit près de quatre fois moins que le montant finalement retenu, renforçant les soupçons de surfacturation. Le différend s’est cristallisé à partir de mars 2024, lorsque CLIKAFRIK a réclamé le paiement d’un premier tiers du marché, sans fournir de preuves suffisantes d’exécution. Malgré plusieurs tentatives de médiation, notamment sous l’égide du ministère des Affaires sociales, aucune solution durable n’a été trouvée.
En février 2025, la société a proposé un avenant réduisant de moitié le coût initial du projet, démarche interprétée par les caisses comme un aveu implicite du déséquilibre financier du contrat. Entre-temps, la CNSS et la CNAMGS ont développé leurs propres portails numériques en interne, aujourd’hui opérationnels. L’affaire prend une dimension politique particulière du fait que Mark Alexandre Doumba, qui n’est autre que l’ancien directeur général de CLIKAFRIK , est l’actuel Ministre de l’Économie Numérique, de la Digitalisation et de l’Innovation , en fonction depuis mai 2025. Cette situation alimente les interrogations sur un possible conflit d’intérêts, dans un contexte où le ministre était auparavant dirigeant de l’entreprise attributaire du marché.
Selon la note interne, des pressions institutionnelles auraient également été exercées en 2025 pour relancer le projet initial et substituer les plateformes internes par celle de CLIKAFRIK, malgré les réserves techniques exprimées par les caisses. Âgé de 38 ans, diplômé de Harvard et récemment distingué parmi les Young Global Leaders 2025 du Forum économique mondial, Mark Alexandre Doumba incarne l’image d’une nouvelle génération de responsables publics. L’affaire CLIKAFRIK vient cependant fragiliser ce positionnement et expose les tensions entre son parcours d’homme d’affaires et ses fonctions ministérielles.
Dans un contexte marqué par l’instauration de la Cinquième République et l’affichage d’une volonté de rupture avec les pratiques du passé, ce dossier constitue un test majeur pour la crédibilité des engagements en matière de gouvernance, de transparence et de prévention des conflits d’intérêts. À ce stade, les autorités n’ont pas encore communiqué officiellement sur les suites judiciaires ou administratives qui pourraient être données à cette affaire.



