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Entretien exclusif avec Yezdan Akcacakir, Head of Power, Africa Finance Corporation (AFC) : « les marchés de capitaux africains doivent devenir un moteur du financement des infrastructures »

À l’occasion de la récente structuration de la première obligation verte de financement de projet en Côte d’Ivoire et dans l’espace UEMOA, destinée à financer une centrale solaire de 66 MW à Korhogo, Financial Afrik a interrogé Yezdan Akcacakir, Responsable Énergie de l’Africa Finance Corporation (AFC), sur l’évolution des modèles de financement des infrastructures en…

À l’occasion de la récente structuration de la première obligation verte de financement de projet en Côte d’Ivoire et dans l’espace UEMOA, destinée à financer une centrale solaire de 66 MW à Korhogo, Financial Afrik a interrogé Yezdan Akcacakir, Responsable Énergie de l’Africa Finance Corporation (AFC), sur l’évolution des modèles de financement des infrastructures en Afrique, le rôle croissant des marchés de capitaux régionaux et la mobilisation de l’épargne institutionnelle africaine.

Quelle est la portée stratégique de cette première obligation verte de financement de projet pour les marchés financiers de l’UEMOA et, plus largement, pour l’Afrique ?

Cette opération constitue une avancée majeure pour les marchés de capitaux de l’UEMOA et une étape importante dans le financement des infrastructures en Afrique. Elle démontre qu’il est possible de mobiliser l’épargne régionale et de l’orienter vers des actifs d’infrastructure durables à long terme. Grâce à une structure de financement de projet (project finance), l’obligation bénéficie d’une meilleure bancabilité, reposant sur une répartition solide des risques, des flux de trésorerie prévisibles et de fortes protections de crédit, ce qui la rend adaptée aux investisseurs institutionnels.

Plus largement, cette émission témoigne de la montée en maturité des marchés financiers régionaux et de leur capacité à financer des projets d’infrastructure « greenfield » complexes. Elle renforce également le rôle des marchés de capitaux comme complément aux financements bancaires traditionnels et aux financements des institutions de développement, notamment pour accompagner la transition énergétique du continent.

En quoi cette opération illustre-t-elle l’évolution actuelle des modèles de financement des infrastructures en Afrique ?

Cette opération reflète une évolution structurelle du financement des infrastructures africaines vers un recours accru aux ressources financières domestiques et régionales. L’Afrique disposerait de plus de 4 000 milliards de dollars de capitaux institutionnels nationaux, principalement détenus par les fonds de pension, les compagnies d’assurance et les fonds souverains. Historiquement peu investis dans les infrastructures, ces capitaux représentent une opportunité majeure pour réduire le déficit de financement du continent.

En démontrant que les infrastructures peuvent offrir des rendements stables, de long terme, indexés sur l’inflation et relativement peu volatils, ce projet positionne cette classe d’actifs comme un instrument attractif de diversification des portefeuilles. Il illustre également le niveau croissant de sophistication des montages financiers permettant d’aligner les profils risque-rendement sur les attentes des investisseurs institutionnels.

Pourquoi avoir privilégié une structure faisant appel aux marchés de capitaux régionaux plutôt qu’un financement exclusivement international ?

Le choix de privilégier les marchés de capitaux régionaux répond à une logique à la fois stratégique et de développement. Au-delà du financement du projet lui-même, l’objectif est d’approfondir les marchés financiers locaux et de démontrer que les investisseurs domestiques disposent à la fois de la capacité et de l’appétit nécessaires pour financer les infrastructures nationales et régionales. Le recours à des financements en monnaie locale ou d’origine régionale permet également de réduire le risque de change, qui demeure l’une des principales contraintes des projets d’infrastructure en Afrique. Cette approche favorise en outre une plus grande appropriation locale des actifs stratégiques et permet de conserver les retombées financières au sein de la région, contribuant ainsi au développement économique.

Quel rôle les investisseurs institutionnels africains sont-ils appelés à jouer dans le financement des infrastructures stratégiques du continent ?

Les investisseurs institutionnels africains ont un rôle déterminant à jouer pour combler le déficit de financement des infrastructures, estimé entre 130 et 170 milliards de dollars par an. La mobilisation même d’une fraction de l’épargne domestique disponible permettrait de réduire sensiblement cet écart. Ces investisseurs sont naturellement en mesure d’apporter des financements de long terme, en adéquation avec le cycle de vie des infrastructures. Par ailleurs, les actifs d’infrastructure africains ont démontré leur résilience, avec des taux de défaut relativement faibles par rapport à d’autres classes d’actifs, y compris durant les périodes de tensions économiques mondiales. Une participation accrue des investisseurs institutionnels contribuerait non seulement à assurer des sources de financement durables, mais aussi à renforcer la profondeur des marchés financiers et leur stabilité.

Cette opération peut-elle servir de modèle reproductible dans d’autres pays africains ou dans d’autres secteurs stratégiques ?

Cette opération a été conçue pour être largement reproductible, tant sur le plan géographique que sectoriel. En mobilisant avec succès des capitaux régionaux pour financer un projet d’infrastructure bancable, elle établit un modèle pouvant être adapté à d’autres investissements dans les secteurs de l’énergie, des transports, de l’industrie ou encore des infrastructures sociales. La réplication de ce modèle pourrait enclencher un cercle vertueux dans lequel l’épargne locale est réinvestie dans les infrastructures locales, favorisant ainsi la croissance économique, la création d’emplois et des rendements pour les investisseurs domestiques. À terme, cette approche permettra de réduire significativement la dépendance vis-à-vis des financements extérieurs tout en accélérant le développement des infrastructures à travers le continent.

Financial Afrik Premium