« L’agrément unique, ou « passeport unique », représente l’horizon idéal de notre intégration régionale »
Propos recueillis par Dominique Mabika
Alors que la cinquantième assemblée générale de la FANAF se déroule à Abidjan du 9 au 13 février 2026, nous vous présentons l’entretien exclusif avec le gendarme du marché de la Conférence interafricaine des marchés d’assurances (CIMA), ensemble allant de l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique Centrale. Dans cette interview à lire aussi sur le mensuel numéro 127 de Financial Afrik, Blaise Abel Ezo’o Engolo, Secrétaire Général de la CIMA, revient sur les principaux enjeux de l’intégration du marché des assurances dans la zone CIMA, l’état d’avancement des réformes structurantes engagées, ainsi que les bénéfices attendus pour les assurés, les États et l’ensemble de l’écosystème financier régional.
La CIMA supervise un marché regroupant 14 pays. Quels sont aujourd’hui les principaux défis en matière d’harmonisation réglementaire entre les différents États membres ?
Les principaux défis en matière d’harmonisation réglementaire entre les États membres portent notamment sur plusieurs facteurs structurants. Premièrement, l’inégale maturité et organisation des marchés. La taille et le niveau de développement de nos 14 marchés varient considérablement. Nous passons de marchés très matures à d’autres encore embryonnaires. Cette hétérogénéité constitue un frein majeur à l’universalisation réglementaire, car il est difficile d’appliquer une norme « standard » à des structures de marché aussi différentes.
Deuxièmement, la problématique du capital social. Il s’agit d’un enjeu crucial. Le capital social minimum réglementaire est parfois difficile à concilier avec la taille de certains marchés. Nous devons donc concevoir une approche qui renforce la solvabilité des compagnies sans exclure les acteurs opérant dans les économies les plus modestes, tout en maintenant un accent prioritaire sur la capacité à gérer efficacement les sinistres.
Troisièmement, le défi linguistique. La zone CIMA n’est pas monolingue. Cette diversité linguistique peut générer des difficultés dans la transmission et la compréhension uniforme du message réglementaire. Nous travaillons activement à garantir que chaque acteur, quelle que soit sa langue de travail, ait la même lecture de nos textes, afin d’en assurer une application conforme et homogène.
Quatrièmement, les disparités dans l’implémentation de certaines dispositions fondamentales, telles que l’obligation d’assurance Responsabilité Civile Automobile ou la mise en place de Fonds de Garantie Automobile (FGA), qui ne sont pas encore pleinement effectives dans l’ensemble des États membres.
En résumé, le défi consiste à transformer le droit écrit en une réalité pratique, uniforme et adaptée aux spécificités économiques et fiscales de chaque État. L’asymétrie fiscale constitue également un enjeu non négligeable : bien que la réglementation prudentielle soit commune, la fiscalité de l’assurance relève de la souveraineté nationale, ce qui peut engendrer des distorsions de concurrence.
La mise en place d’un agrément unique pourrait-elle permettre aux compagnies d’assurances de réduire leurs coûts de gestion et de rationaliser leurs opérations dans la zone CIMA ?
Il s’agit d’une réflexion stratégique majeure. L’agrément unique, ou « passeport unique », représente l’horizon idéal de notre intégration régionale. Il permettrait effectivement de générer des économies d’échelle significatives et de favoriser l’émergence de véritables champions régionaux. Toutefois, sa mise en œuvre suppose au préalable une convergence plus poussée de certains paramètres de marché, un renforcement des mécanismes de supervision nationale ainsi qu’une harmonisation fiscale accrue. À ce stade, nous privilégions donc la facilitation du libre établissement et de la libre prestation de services, tout en renforçant la coopération entre les directions nationales des assurances, afin de préparer progressivement le terrain à cette évolution.
Où en est le processus d’augmentation du capital social minimum des sociétés d’assurances, et quelles sont les prochaines étapes prévues par la CIMA ?
Cette réforme structurelle est aujourd’hui en phase de finalisation. L’objectif n’était pas uniquement d’augmenter les fonds propres, mais aussi de favoriser un assainissement du marché par la consolidation. À cet égard, nous avons observé des opérations de fusion et de recapitalisation qui ont renforcé la résilience des acteurs du secteur. La prochaine étape ne consistera pas nécessairement en une nouvelle hausse nominale du capital social, mais plutôt en une transition progressive vers une supervision fondée sur les risques. Un assureur insolvable n’est pas un assureur, mais un problème social. Nous souhaitons ainsi que le niveau de capital soit adossé au profil de risque réel de chaque compagnie, plutôt qu’à un simple seuil forfaitaire.
De manière générale, quelle est l’approche de la CIMA concernant la couverture des risques politiques et géopolitiques dans la zone ?
La zone CIMA n’est pas épargnée par les incertitudes géopolitiques. Notre approche repose sur deux principes fondamentaux : la prudence et la mutualisation. Sur le plan réglementaire, nous veillons à ce que les engagements liés à ces risques soient correctement provisionnés et adéquatement réassurés. Par ailleurs, nous encourageons la solidarité de marché à travers des mécanismes de coassurance et la mise en place de pools spécialisés. L’objectif est d’éviter qu’un événement systémique ne déstabilise un marché national, tout en garantissant la continuité de la couverture des opérateurs économiques, condition essentielle à l’investissement dans nos pays.
Comment s’organise aujourd’hui la supervision du secteur de la réassurance au sein de la CIMA, et quels en sont les axes prioritaires ?
La réassurance constitue le « poumon » du secteur de l’assurance. Le Livre VIII du Code CIMA est spécifiquement consacré à la réassurance et encadre les règles d’autorisation et d’exercice dans la zone. Nos axes prioritaires sont la rétention locale des primes et la sécurité financière. À ce titre, nous avons renforcé les règles de cession afin de garantir qu’une part significative des primes demeure au sein de l’économie de la zone CIMA, contribuant ainsi à son financement et à son développement. En parallèle, notre vigilance s’est accrue concernant la qualité des réassureurs étrangers acceptant des risques dans la zone. La supervision est désormais plus proactive, avec une exigence renforcée de transparence sur les traités de réassurance, afin de prévenir toute forme d’évasion de capitaux déguisée.
Quelles sont les principales innovations introduites par les nouveaux règlements de la CIMA en 2024-2025, notamment en matière de gouvernance, de digitalisation et de lutte contre le blanchiment ?
La période 2024-2025 marque un tournant décisif vers la modernisation du cadre réglementaire. Sur la gouvernance, la responsabilité des Conseils d’Administration est renforcée. Il ne suffit plus d’être formellement conforme ; les organes dirigeants doivent démontrer une gestion proactive et structurée des risques. En ce qui concerne la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LAB/FT), nos textes ont été alignés sur les standards internationaux du GAFI. Les assureurs sont désormais tenus de cartographier leurs risques et de mettre en place des dispositifs de vigilance renforcés. Sur la digitalisation, la CIMA encadre désormais la vente en ligne et la dématérialisation des attestations, notamment en assurance automobile, afin de sécuriser les données des assurés et de lutter plus efficacement contre la fraude.
Comment ces réformes impactent-elles concrètement les compagnies d’assurances et de réassurance dans les pays membres ?
L’impact est considérable, car il s’agit avant tout d’un changement de culture. Concrètement, ces réformes imposent aux compagnies d’investir de manière significative dans leurs systèmes d’information et dans le développement du capital humain. Les fonctions de conformité et de gestion des risques, autrefois périphériques, deviennent désormais centrales dans l’organisation. Si ces exigences représentent un coût à court terme, elles constituent un investissement indispensable pour la pérennité des acteurs. Ceux qui ne s’adapteront pas à ces standards de transparence et de robustesse technologique risquent d’être marginalisés.
Quels bénéfices les assurés et les États membres peuvent-ils attendre de ces évolutions réglementaires ?
Pour les assurés, le bénéfice immédiat est le renforcement de la confiance. La digitalisation accélère le règlement des sinistres — qui demeure notre priorité absolue — et contribue à la réduction de la fraude. Un marché assaini garantit que l’assureur sera effectivement en mesure d’indemniser le sinistre lorsqu’il survient. Pour les États, un secteur des assurances solide et bien régulé constitue un investisseur institutionnel stratégique, capable de financer les infrastructures et de soutenir la dette souveraine. En définitive, nous évoluons d’une assurance perçue comme une simple obligation légale vers une assurance pleinement reconnue comme un véritable partenaire de développement.



