Le Sénégal demeure suspendu à un vaste audit général de ses finances publiques avant toute normalisation complète de ses relations avec le Fonds monétaire international (FMI). Au cœur du dossier figurent la réconciliation des comptes publics, l’inventaire des engagements de l’État, l’audit des arriérés et la clarification d’une dette publique largement réévaluée après les travaux menés par le cabinet Forvis Mazars et les corps de contrôle sénégalais.
Le FMI a officiellement reconnu l’existence de « déclarations erronées » (misreporting) concernant les finances publiques sénégalaises entre 2019 et 2023. Selon les données corrigées, la dette de l’administration centrale a été réévaluée de 74,4 % à 111 % du PIB à fin 2023, avant d’atteindre 118,8 % fin 2024. La dette publique élargie, incluant le secteur parapublic, serait désormais proche de 132 % du PIB, selon plusieurs sources techniques proches du dossier.
Dans les milieux financiers, l’expression de « dette cachée » s’est progressivement imposée, même si des nuances subsistent. De son côté, Financial Afrik a cherché à vérifier le vocabulaire exact utilisé dans le très confidentiel « rapport Mazars ». Des sources rappellent toutefois qu’il s’agissait d’abord d’un travail d’inventaire et de réconciliation des engagements publics, davantage que d’un audit juridictionnel au sens strict. Le cabinet aurait principalement procédé à l’identification des engagements non retracés, au rapprochement des données administratives ainsi qu’à la consolidation des dettes bancaires, des garanties et des engagements hors bilan.
Le FMI privilégie lui-même des formulations plus prudentes, telles que undisclosed debt, hidden liabilities ou debt reporting deficiencies. La distinction est importante : un inventaire vise à identifier des engagements existants ; un audit vise, lui, à certifier les comptes et à établir d’éventuelles responsabilités.
Au-delà de la bataille sémantique, le problème est désormais d’ordre financier et opérationnel. Le Sénégal fait face à une forte concentration de ses échéances entre 2026 et 2028, avec un service annuel de la dette dépassant les 5 000 milliards de FCFA, selon plusieurs estimations budgétaires et financières. Les marchés surveillent désormais non seulement les euro-obligations, mais aussi la dette commerciale internationale, les crédits bancaires syndiqués, la dette régionale logée sur le marché UMOA-Titres, les engagements parapublics et les arriérés intérieurs.
La récente sortie de la BADEA, dans des échanges relayés par Bloomberg, a constitué un signal particulièrement sensible. Des retards de paiement inférieurs à 90 jours auraient été évoqués concernant certaines échéances dues à la Banque arabe pour le développement économique en Afrique. Même qualifiés de « techniques », ces retards ont immédiatement alimenté les interrogations des investisseurs sur les tensions de trésorerie du Trésor sénégalais.
Le cas de la Trade and Development Bank (TDB) revient également de manière récurrente dans les discussions de marché, même si les montants exacts et les calendriers de remboursement restent peu documentés publiquement. Les investisseurs cherchent désormais à comprendre la hiérarchie réelle des paiements souverains et la capacité de l’État à faire face simultanément aux échéances multilatérales, commerciales, bancaires et régionales.
Dans ce contexte, le FMI a exigé un audit exhaustif des arriérés, conduit notamment par l’Inspection générale des finances (IGF). Le Fonds insiste sur plusieurs priorités : la centralisation de la gestion de la dette, la mise en place d’une base de données consolidée des engagements publics, le renforcement des contrôles d’engagement et une publication plus complète des statistiques budgétaires.
Un autre signal a retenu l’attention des observateurs régionaux : le report sine die de la 11e édition de la Revue annuelle des réformes, politiques, programmes et projets communautaires de l’UEMOA au Sénégal. Cette rencontre devait se tenir le 18 mai 2026 à Dakar, sous la conduite d’Abdoulaye Diop et du ministre sénégalais des Finances, Cheikh Diba, avant transmission du mémorandum final au Premier ministre Ousmane Sonko.
Officiellement présenté comme technique, ce report n’en concerne pas moins un exercice central de surveillance communautaire des politiques publiques au sein de l’Union. Il a donc été interprété, dans plusieurs milieux financiers, comme le signe de l’extrême sensibilité des discussions budgétaires et comptables en cours.
Pour autant, Dakar continue d’écarter toute restructuration formelle de sa dette. Les autorités rappellent que le Sénégal continue d’honorer ses engagements, qu’aucun défaut n’a été déclaré et que le pays conserve l’accès au marché régional. Le gouvernement mise également sur les futures recettes pétrolières et gazières pour restaurer progressivement ses marges budgétaires.
Aux yeux des investisseurs, le risque actuel ressemble moins à une insolvabilité brutale qu’à une crise prolongée de liquidité sous surveillance internationale. La question centrale est désormais celle de la capacité de l’État à restaurer rapidement la crédibilité de ses comptes publics avant que les tensions de trésorerie ne se transforment en risque systémique plus large. Une lueur d’espoir apparaît toutefois dans la récente rencontre entre le président Bassirou Diomaye Faye et la directrice générale du FMI. Selon certaines sources, un accord pourrait être imminent, possiblement autour d’un dispositif de réaménagement ou de restructuration.



