Vendredi 18 septembre 2026

Accès Premium FR · EN

Finance africaine — depuis 2013

, , , ,

Crystal Telecom (Rwanda): le blues des petits porteurs

Par Jacques Leroueil, Kigali     L’aventure boursière de Crystal Telecom avait pourtant bien commencé. Lorsque Crystal Ventures, le bras financier du Front patriotique rwandais,  parti au pouvoir du président Paul Kagamé, annonce en mai 2015 qu’il cède en bourse la totalité de sa filiale Crystal Telecom, la nouvelle est accueillie avec enthousiasme par les investisseurs.  …

Par Jacques Leroueil, Kigali

 

 

L’aventure boursière de Crystal Telecom avait pourtant bien commencé. Lorsque Crystal Ventures, le bras financier du Front patriotique rwandais,  parti au pouvoir du président Paul Kagamé, annonce en mai 2015 qu’il cède en bourse la totalité de sa filiale Crystal Telecom, la nouvelle est accueillie avec enthousiasme par les investisseurs.

 


 

Introduite avec succès à la bourse de Kigali en 2015, Crystal Telecom est aujourd’hui à la recherche d’un second souffle : entre les égarements réglementaires de MTN Rwanda, son actif unique, et le mécontentement de ses actionnaires, l’entreprise doit regagner la confiance perdue.

Tenue le 22 mai à Kigali, l’assemblée générale des actionnaires de Crytal Telecom– le véhicule d’investissement coté en bourse qui loge 20 % du capital de MTN Rwanda – a été cette année le théâtre de nombreuses contestations. Et pour cause : la société a enregistré pour l’exercice 2017 une inhabituelle perte de 1,772 milliard de francs rwandais (2,08 millions de dollars) en raison de plusieurs amendes infligées par les autorités rwandaises.

 

Pénalités

C’est l’Autorité de régulation des services publics (RURA) qui a lancé, en avril 2017, les premières procédures contre la firme télécom pour non-respect de ses engagements de licence[1] avant que l’administration fiscale ne lui emboîte le pas, celle-ci accusant cette fois MTN Rwanda d’avoir minoré ses déclarations fiscales pendant plusieurs années. Au total, c’est un montant cumulé de 15,5 milliards de francs (18,2 millions de dollars) que l’opérateur- qui a décidé de faire appel dans les deux cas- pourrait être amené à payer.

Par ricochet donc, c’est l’actionnariat de Crystal Telecom qui pourrait être impacté. Pour Lionel Musinga, analyste financier chez African Alliance à Kigali, « il s’agit là de charges potentiellement lourdes de conséquences, et qui envoient surtout un très mauvais signal à la communauté des investisseurs, qui attache une grande importance au respect des règles ». Contactée, la direction de Crystal Telecom n’a pas souhaité s’exprimer publiquement.

L’épée de Damoclès financière qui plane au dessus de MTN Rwanda a en tous les cas lourdement pesé sur le cours boursier de Crystal Telecom, au cours de l’année écoulée : à la bourse de Kigali, les titres de la société s’échangeaient fin mai autour de 55 francs contre 90 francs début 2017. Une baisse de près de 40 %, et qui vient s’ajouter au non versement des dividendes cette année. Les actionnaires ont bien du mal à encaisser. Jean de Dieu Bizimana, un entrepreneur kigalois actif dans le secteur de l’hôtellerie, est de ceux-là. Instruit des premiers succès boursiers de la Bralirwa et de la Banque de Kigali– les deux principales valeurs domestiques de la cote rwandaise-, il s’était décidé en mars 2017 à parier sur l’avenir du premier opérateur télécom du pays, en achetant 50.000 actions pour une mise de 4,5 millions de francs (5300 dollars).

Déception

Quatorze mois plus tard, c’est la déconvenue. « J’espérais incontestablement une meilleure performance boursière mais c’est en premier lieu la négligence de l’entreprise (MTN Rwanda) vis-à-vis de ses obligations réglementaires qui me met le plus en colère », explique notre interlocuteur, dépité. Au diapason de ce sentiment d’exaspération, nombre de petits porteurs ont interpellé directement, lors de l’AG, l’équipe dirigeante de Crystal Telecom sur les manquements imputés à la filiale rwandaise du géant des télécoms sud-africain. « Une position inconfortable pour le management de la firme », décrypte Lionel Musinga puisque « celui-ci est pris entre les petits porteurs, qui le rendent responsable de ces développement négatifs, et la direction de MTN Rwanda, qui voit Crystal Telecom comme l’actionnaire minoritaire (la maison mère, MTN, détient 80 % du capital de l’opérateur rwandais) sans pouvoir effectif ».

Introduction en bourse

L’aventure boursière de Crystal Telecom avait pourtant bien commencé. Lorsque Crystal Ventures, le bras financier du Front patriotique rwandais (FPR, voir l’encart ci-dessous), annonce en mai 2015 qu’il cède en bourse la totalité de sa filiale Crystal Telecom, la nouvelle est accueillie avec enthousiasme par les investisseurs.

L’entreprise fait son entrée à la bourse de Kigali le 16 juillet 2015 et voit son action clôturer sa première séance à 144 francs rwandais (0,16 dollar), en hausse de 37 % par rapport au prix de souscription initial de 105 francs (0,12 dollar). Un cours qui valorise alors Crystal Telecom à 50 millions de dollars (contre moins de 25 millions aujourd’hui). « Passé cette phase initiale d’introduction en bourse, les volumes d’échange sur la valeur se sont cependant très vite asséchés », se souvient Olivier Muneza, courtier chez MBEA Securities à Kigali, pour qui « nombre d’investisseurs ont compris tardivement le potentiel limité du titre. Comparativement au brasseur Bralirwa et à la Banque de Kigali, qui disposent dans leur domaine respectif de positions fortes, Crystal Telecom doit faire face à un environnement télécom mature et plus compétitif, comparativement moins profitable », détaille l’opérateur de marché. Un jugement qui semble faire écho à ce que disait (déjà) en 2015 Crystal Ventures sur le sujet. Dans le prospectus réalisé au moment de l’introduction en bourse, le fonds rwandais rappelait que « la cession de Crystal Telecom fait partie intégrante de la stratégie [de Crystal Ventures] de monétiser ses participations matures afin de redéployer le capital dégagé dans de nouveaux secteurs […]». En clair, « Crystal Ventures vend ses participations qui ont épuisé leur potentiel de progression. Crystal Telecom est de celles-là », tranche Olivier Muneza.

Patience

La valeur n’en continue pas moins d’être vue favorablement par nombre d’analystes. George Mutabazi, un consultant télécom, souligne ainsi que la contre-performance de 2017 n’est qu’« un accident de parcours » et qu’elle n’est donc « pas représentative de l’historique de performance de l’opérateur [MTN Rwanda ]». Marc Twahirwa, analyste chez Faida Securities, estime quant à lui qu’il serait « prématuré de prononcer un jugement définitif sur la performance boursière de Crystal Telecom, l’opérateur MTN n’ayant cessé de se réinventer au fil du temps pour trouver de nouveaux relais de croissance».

La présentation des résultats annuels 2017 de Crystal Telecom, en avril, a de fait confirmé que l’opérateur bénéficie toujours d’une solide croissance organique. « Nonobstant l’effet des amendes, MTN Rwanda a enregistré une bonne performance (+ 6 % pour le chiffre d’affaires global) dans tous ses segments d’activité. Une tendance qui devrait se poursuivre avec l’élargissement continu du marché et les premiers effets bénéfiques de la consolidation de celui-ci (Airtel Rwanda a racheté fin 2017 Tigo Rwanda, ramenant à deux le nombre d’opérateurs au Rwanda) », a rappelé Iza Irame, la PDG de Crystal Telecom, dans un communiqué. Quant à Jean de Dieu Bizimina, malgré « sa déception initiale », il continue de croire que « Crystal Telecom demeure une belle valeur, et que dans la durée, sa patience finira par payer ».

 

Par Jacques Leroueil, correspondant à Kigali.

 

Crystal Ventures, le puissant fonds du FPR

Introduite en bourse en juillet 2015, la mise sur le marché de Crystal Telecom, a consacré la fin d’une belle aventure pour le fonds Crystal Ventures, présent au capital de MTN Rwanda depuis 1998, au côté du géant sud-africain des télécoms MTN.

Ni fonds souverain ni fonds d’investissement au sens classique du terme, Crystal Ventures est un Etat dans l’Etat. Lancé en 1995, il est entièrement détenu par le Front patriotique rwandais (FPR), l’actuel parti au pouvoir du président Paul Kagamé, et disposerait aujourd’hui d’actifs valorisés à plus de 500 millions de dollars.

En dehors des télécoms, Crystal Ventures est présent dans la construction, l’immobilier, l’agro-industrie, l’aviation et les services de sécurité privée.

 

 

 

 

 

[1] En violation des dispositions fixées par le régulateur, les serveurs informatiques de l’entreprise étaient hébergés en dehors du pays.

Financial Afrik Premium