Tandis que l’Union africaine condamne clairement l’enlèvement du président vénézuélien et rappelle les principes cardinaux du droit international, l’Union européenne, elle, tergiverse. À l’heure où il est désormais acté que les États-Unis, en violation flagrante du droit international et de la Charte des Nations Unies, ont attaqué le Venezuela, capturé et transféré son président pour le livrer à la justice américaine sous une accusation aux contours flous de « narco-terrorisme », Bruxelles reste dans ses petits souliers.
Le néologisme, commode, ne facilite ni la précision juridique ni la crédibilité politique. Mais il suffit à justifier l’injustifiable : une opération militaire unilatérale, hors mandat multilatéral, visant un chef d’État en exercice. Dans ces heures sombres, il manque à la communauté internationale une voix ferme, cohérente, audible : celle de l’Europe politique.
Vent debout contre la Russie lors de l’invasion de l’Ukraine, l’Union européenne se range aujourd’hui, armes et bagages, derrière la terminologie américaine, qualifiant Nicolás Maduro de dictateur et fermant les yeux sur la méthode. Deux poids, deux mesures. Une indignation à géométrie variable qui fragilise un peu plus la crédibilité européenne sur la scène internationale.
L’économiste Jeffrey Sachs s’en est publiquement étonné, rappelant que Washington tente depuis plus de vingt ans de renverser le régime bolivarien. L’Oncle Sam, d’ailleurs, ne s’en cache guère : derrière le discours moral, le pétrole demeure la motivation économique centrale de cette nouvelle aventure militaire.
Sur cette scène mondiale en recomposition brutale, il manque aussi la voix singulière d’une certaine France. Celle qui, en 2003, avait opposé à l’argument de la force brute l’argument du droit. Celle qui, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, avait rappelé que la légalité internationale n’est pas une option. Aujourd’hui, Dominique de Villepin fustige la posture actuelle, jugeant que « la réaction d’Emmanuel Macron est aveugle, inconsciente des réalités, irresponsable en ce qui concerne l’avenir de notre pays et de l’Europe ».
Quant aux Nations Unies, elles se contentent du service minimum. Un communiqué, quelques formules alarmées, et l’impression tenace d’une institution qui s’engonce dans l’impuissance, se rapprochant dangereusement de la Société des Nations, dont l’inaction avait pavé la voie à la Seconde Guerre mondiale. Le porte-parole du Secrétaire général, Stéphane Dujarric, a reconnu que ce dernier est « profondément alarmé » par l’escalade et par l’action militaire américaine, tout en rappelant — presque à voix basse — l’importance du respect de la Charte de l’ONU.
Mais à force de rappels incantatoires sans conséquences, le droit international se vide de sa substance. Le droit de la force devient la norme. Et ce précédent offre un argument rêvé à la Chine face à Taïwan, tout en ôtant à l’Occident toute légitimité morale pour condamner la politique russe en Ukraine.
Indépendamment de la situation vénézuélienne, ce qui se joue est plus grave encore : l’effondrement progressif d’un ordre international fondé sur des règles communes. Lorsque celles-ci ne s’appliquent qu’aux faibles, elles cessent d’être des règles. Et quand l’Europe accepte ce renoncement, elle abdique bien plus que sa voix : elle abdique son rôle dans l’Histoire.


