En 1993, ils arrivent en Afrique du Sud. En 2013, ils en sont les premiers milliardaires. En 2018, ils sont activement recherchés pour «capture d’Etat», un délit qui fait froncer les sourcils de plus d’un penaliste français ou francophone.
Qui sont vraiment les frères Gupta? Quels sont leurs liens avec Jacob Zuma dont ils ont accéléré la chute ?
Originaires de de l’Etat de l’Uttar Pradesh, dans le nord de l’Inde, les frères Gupta (Ajay, Atul et Rajesh) arrivent en Afrique du Sud en 1993, soit une année avant l’alternance historique qui verra Nelson Mandela accéder à la magistrature suprême.
Du petit commerce de vente puis d’assemblage d’ordinateurs de Sahara Computers, leur première entreprise, ils se sont diversifiés vers les mines de charbon, d’uranium, le transport aérien et les médias. Le groupe emploie 4 000 personnes et détiendrait une fortune évaluée en milliards de dollars.
La fratrie contrôle notamment le journal progouvernemental New Age, créé en 2010, et la chaîne d’information en continu ANN7, lancée en 2013.
La collusion avec Jacob Zuma (faut-il l’attribuer au seul flair?) commence dans les années 2000 soit neuf ans avant que celui-ci n’accède au pouvoir. Depuis, les preuves de proximité se sont multipliées. Ainsi, Duduzane Zuma, fils du président, dirige Sahara Computers et siège dans le board de plusieurs mines du groupe et serait un des faiseurs de rois dans Oakbay Investments, la holding familiale des Gupta qui gère les participations dans les mines, l’hôtellerie, l’informatique et l’ingénierie.
La chute en trois dates
En 2013, un avion privé transportant 200 convives venus assister à une cérémonie familiale des Gupta réussit le tour de force d’atterrir dans une base militaire sans autorisation et sans passer par les contrôles des services de l’immigration. Le convoi se fera escorter sur 160 km jusqu’à Sun City, paradis des casinos et de l’industrie des jeux. La presse et l’opinion publique commencent à s’intéresser aux bénéficiaires de cet exceptionnel passe-droit.
En 2016, la médiatrice de la République, Thuli Madonsela, livre un rapport montrant comment les Gupta, depuis leur palais de Saxonwold (évalué à 52 millions de rands soit 3,3 millions d’euros et objet des récentes perquisitions) font du lobbying en recevant ministres, chefs d’entreprise et hommes politiques dont le président Jacob Zuma. Celui-ci tentera en d’étouffer le rapport. En vain.
Le vice-ministre des Finances, Mcebisi Jonas, affirmera que les Gupta lui avaient proposé le portefeuille du Trésor. Plus grave encore, l’emblématique ministre des finances, Pravin Gordhan, dévoilera plus 70 transactions considérées comme « suspectes » d’entreprises détenues par les Gupta, pour un montant de 6,8 milliards de rands (461 millions d’euros). Gordhan a été limogé par Jacob Zuma en mars 2017 alors qu’il était en mission à l’étranger.
Pour redorer son blason terni par les scandales, la famille Gupta lance la contre offensive médiatique en s’attachant les services de la sulfureuse firme britannique Bell Pottinger, une officine de relations publiques qui compte parmi ses clients la Fondation Pinochet, Asma Al-Assad (femme du président syrien), le président biélorusse Alexandre Loukachenko ou encore l’athlète sud-africain, Oscar Pistorius, dans l’affaire du meurtre de sa petite amie.
En 2017, des centaines de milliers d’e-mails «fuitent» du groupe Gupta, mettant en évidence des liens troublants entre la fratrie et des personnalités de premier plan dont encore le président Jacob Zuma. Les Guptaleaks valent à ceux que la presse a rebaptisé «Zupta» une série de restrictions notamment bancaires. Seule l’indienne Bank of Baroda (qui vient de cesser ses activités en Afrique du Sud et attend l’autorisation de se retirer du pays ) continuait encore à traiter avec ces PEPS trop voyants.
Loin de baisser les bras, les hommes d’affaires d’origine indienne engagent un bras de fer judiciaire. A l’international, l’opinion publique s’émeut des scandales à répétition liés à la famille Gupta. Concernés sur de nombreux e-mails, Bell Pottinger, délaissés par des clients craignant de se faire éclaboussés, a déclaré faillite au début de l’année et envoyé 250 employés au chômage. Les ennuis de la galaxie Gupta ne faisaient que commencer.
L’élection de Cyril Ramaphosa à la tête de l’ANC en novembre 2017 renverse le rapport de force. Affaibli, Zuma consent à désigner une commission d’enquête sur la «capture d’Etat». Un procureur ordonnera dans la foulée le gel des avoirs Gupta.
La prison en vue
I am willing to match the reward Rand for Rand. So now we have R1 million in the pool. South Africans, contribute your spy skills. We need these crooks in jail where they belong. As soon as possible. https://t.co/5igHP5xHl8
— Magda Wierzycka (@Magda_Wierzycka) February 17, 2018
Le 14 février 2018 alors que le président Jacob Zuma acceptait de démissionner peu avant une motion de censure fatale, une perquisition est menée dans plusieurs domiciles appartenant aux Guptas. Le leader de la fratrie, Ajay, riche de 6 milliards de dollars, aurait pris les devant dés le 6 février et se trouverait à Dubaï. Un consultant indépendant, Paul O’Sullivan, promet 100 000 rands à quiconque aiderait à l’arrêter. Une mise portée à 1 million de rands par Magda Wierzycka, CEO de Sygnia Group.
Quant aux deux autres frères, ils seraient retranchés dans leurs forteresses avec leurs garde-corps armés jusqu’aux dents. Leur arrestation serait imminente. Quelque 13 membres de la galaxie ont été placés en garde à vue. Les noms de quatre ministres ( Nomvula Mokonyane, Eau et Assainissement, Bathabile Dlamini, Développement Social, Zwane, Ressources minières, Des van Rooyen, Gouvernance ) présentés par des médias comme trop proches des « Zupta » commencent à circuler, précédant la grande purge sensée permettre au président par intérim, Cyril Ramaphosa, d’annoncer la couleur de son programme placé sous le signe de la lutte contre la corruption. La grande lessive permettra-t-elle à l’ANC de garder le pouvoi?



