Nommé le 23 février 2026 par le président Abdelmadjid Tebboune, puis officiellement installé dans ses fonctions deux jours plus tard par le Premier ministre Sifi Ghrieb, Mohammed Lamine Lebbou prend la tête de la Banque d’Algérie, la banque centrale, dans un contexte monétaire, économique et même institutionnel d’une rare complexité. À 48 ans, et 5e titulaire du poste en un peu plus de six ans, ce banquier et économiste chevronné hérite d’une institution dont la crédibilité est mise à l’épreuve, et d’un agenda de réformes aussi ambitieux qu’urgent.
La cérémonie d’installation, présidée par le Premier ministre Sifi Ghrieb en présence du ministre des Finances Abdelkrim Bouzred, du gouverneur par intérim Mouatassem Boudiaf, et de directeurs d’institutions financières, entre autres, revêt du caractère solennel du moment, signe de l’importance symbolique et stratégique du poste.
Dans son discours, le Premier ministre a appelé à une « coordination étroite » entre la Banque d’Algérie et le ministère des Finances, évoquant des « grands projets qui seront annoncés prochainement » et qui « requièrent l’innovation ». Le ministre des Finances, quant à lui, a exprimé sa confiance dans la capacité du nouveau gouverneur à « conduire cette transformation attendue depuis longtemps, au bénéfice de la Banque d’Algérie et de l’économie nationale dans son ensemble ».
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Mohammed Lamine Lebbou a, pour sa part, salué la confiance placée en lui par le président Tebboune, affirmant sa volonté de « hisser l’action de l’institution au niveau des aspirations de l’Algérie dans les domaines de l’économie et de la finance ». Saluant également les efforts consentis par Mouatassem Boudiaf, le désormais ex-gouverneur par intérim.
Carrière
Né il y a 48 ans, le nouveau gouverneur de la Banque d’Algérie est présenté comme le produit d’une double culture : celle de l’université algérienne et celle des institutions financières internationales. Titulaire d’une licence en sciences de gestion, option finances, de l’Université Badji Mokhtar d’Annaba, ville située dans le nord-est du pays, Mohammed Lamine Lebbou a ensuite franchi les frontières pour se perfectionner à l’Université Lumière Lyon 2 (France), où il a obtenu une maîtrise en économie industrielle et un DEA en analyse économique des organisations.
Depuis 2024, l’homme a exercé, tour à tour, à BNP Paribas El Djazaïr, à la faculté des sciences économiques de l’Université d’Annaba en tant qu’enseignant, à l’entreprise publique Icosia, et à la présidence du conseil d’administration d’Algerian Qatari Steel (AQS), une joint-venture algéro-qatarie. Il a également dirigé la Banque nationale d’Algérie (BNA), l’une des plus grandes banques publiques du pays, et la BEA International Bank, filiale française de la Banque extérieure d’Algérie, après un éphémère passage à la présidence du conseil d’administration de la Banque algérienne du commerce extérieur en Suisse et de ABS Bank au Sénégal.
Un contexte d’instabilité
Successeur de Salah Eddine Taleb, limogé le 4 janvier 2026 dans un contexte de crise liée à la chute du dinar algérien sur le marché parallèle, Mohammed Lamine Lebbou ne prend pas la tête d’une institution sereine. Le départ précipité de son prédécesseur s’inscrit lui-même dans une instabilité chronique : depuis l’élection du Tebboune en décembre 2019, cinq gouverneurs se sont succédés à la tête de la Banque centrale en un peu plus de six ans.
« C’est la question de l’indépendance de la Banque d’Algérie qui constitue le nœud gordien. La tutelle politique de l’exécutif sur l’institution, renforcée sous le règne de Tebboune, n’est pas un facteur renforçant sa crédibilité auprès des acteurs économiques et des partenaires internationaux », explique un analyste. Qui en prend pour preuve, la valse des gouverneurs de l’institution chargée de la politique monétaire du pays.
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À titre de comparaison, le Maroc voisin compte six gouverneurs depuis l’indépendance, dont le dernier, Abdellatif Jouahri, en poste depuis 2003… contre 14 pour l’Algérie dont deux intérimaires.
Les grands défis
Désormais gouverneur, plusieurs défis attendent Mohammed Lamine Lebbou. Dont la stabilisation du dinar algérien, qui souffre d’un écart béant entre son taux officiel, artificiellement soutenu, et son cours sur le marché parallèle, qui constitue le véritable baromètre de la valeur de la monnaie nationale (l’euro s’échangeait à 282,50 dinars à l’achat et 278,50 dinars à la vente, soit 28.250 dinars pour 100 euros côté acheteur sur le marché parallèle début février, alors que le taux officiel affichait 15.360 dinars pour 100 euros).
Cette distorsion nourrit la défiance, alimente le marché informel et freine l’investissement étranger. Mohammed Lebbou devra donc manager rigueur et prudence politique pour résoudre cette équation d’une redoutable complexité dans un pays où la dévaluation officielle reste un tabou.
La gestion de la pression sur les réserves de change constitue en elle aussi un défi. Officiellement estimées à 69 milliards de dollars fin 2025, les réserves de change algériennes restent quasi exclusivement alimentées par les recettes d’hydrocarbures — qui représentent près de 95 % des exportations et plus de 45 % des recettes budgétaires. Mais elles ont fondu dans le sillage de la baisse des cours du pétrole, lesquels ont gravité autour de 65 dollars le baril en moyenne en 2025.
Soutenir la diversification de l’économie et réduire le cash
Préserver ces réserves tout en finançant une économie assoiffée de liquidités est l’un des exercices les plus périlleux que devra conduire le nouveau gouverneur. La Banque d’Algérie avait d’ailleurs déjà amorcé un assouplissement monétaire significatif en janvier 2026, en abaissant les réserves obligatoires à 1 % et le taux directeur à 2,50 % pour accroître la capacité du système bancaire à financer l’économie.
Autre chantier, la stratégie de diversification de l’économie algérienne, maintes fois annoncée, laquelle peine à se traduire sur le terrain. Le nouveau gouverneur est attendu en soutien actif de cette ambition, en accompagnant le financement de secteurs hors hydrocarbures — industrie, agriculture, tourisme, numérique — via une politique monétaire et de crédit adaptée. Le Premier ministre a d’ailleurs explicitement évoqué, lors de la cérémonie d’installation, des « grands projets qui seront annoncés prochainement » nécessitant l’appui de la Banque centrale.
Par ailleurs, dans un pays qui s’est également fixé comme objectif d’arriver à des transactions sans cash à l’horizon 2028, conformément à la stratégie du Comité national des paiements mis en place en 2024, le nouveau gouverneur devra œuvrer pour démonétiser l’économie informelle, bancariser les populations, accélérer les paiements électroniques et agréer les premières banques digitales.
Moderniser le système bancaire et renforcer l’indépendance de l’institution
La réforme du secteur bancaire algérien reste elle aussi une exigence ancienne longtemps promise par les autorités. Elle passe notamment par une modernisation de la gouvernance des banques publiques, un développement de la finance islamique (déjà encadrée par de nouvelles règles publiées en juillet 2025), une accélération de l’inclusion financière, et un renforcement de la conformité internationale.
Dans un contexte où les milieux économiques et financiers, algériens et internationaux, attendent avec attention les premières décisions du nouveau gouverneur, ce dernier le sait, les défis qui l’attendent appellent une vision, une indépendance de jugement et une continuité dans l’action que les prédécesseurs n’ont pas toujours pu exercer librement.



