De retour à Abuja, Financial Afrik vous livre ci-dessous le contenu du rapport confidentiel remis aux chefs d’Etat concernant les implications de l’adhésion du Maroc à la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
L’adhésion du Maroc à la CEDEAO a déjà obtenu le consensus au niveau de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement des États membres. Les chefs d’Etat avaient commandité une étude d’impact auprès de la Commission de la CEDEAO, laquelle avait mandaté le bureau de la Commission économique africaine (CEA) à Rabat.
Le rapport daté du mois d’octobre leur a été remis, estimant entre autres qu’il n’y a pas d’obstacles juridiques à l’adhésion du royaume.
Un délai de transition pour la libre circulation et la monnaie
Le document stipule qu’en cas de validation de l’adhésion du Maroc, « les questions relatives à la liberté de circulation des personnes et des biens, au droit de résidence et d’établissement, la monnaie unique, le tarif extérieur commun de la CEDEAO, ainsi que tous les aspects techniques des futures relations entre la CEDEAO et le Maroc doivent nécessiter un délai de transition en vue de réussir le processus d’intégration». La libre circulation des personnes dans l’espace communautaire est cruciale et sa mise en œuvre intégrale doit être garantie dans tous les États membres actuels et futurs de la CEDEAO.
Facteur de stabilité
Sur le plan politique et sécuritaire, la puissance militaire du Maroc et son niveau de développement économique «représenteraient un plus pour les efforts de paix, de sécurité et de stabilité de la région CEDEAO, en particulier dans le domaine des opérations de maintien de la paix, de la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent, de la sécurité maritime et de la médiation des conflits.» En clair, le Maroc est facteur de stabilité aux yeux des rédacteurs du rapport. Lesquels rédacteurs redoutent toutefois que la «question du territoire disputé du Sahara occidental» ne provoque des divisions au sein des États membres actuels dans l’hypothèse probable de la validation de l’adhésion du Maroc.
Convergence macro-économique
Le rapport relève par ailleurs que l’économie marocaine pourrait renforcer la stabilité macroéconomique du futur regroupement et donc, favoriser la convergence en CEDEAO. . L’analyse des données macroéconomiques du Maroc pour la période 2012-2016 montre qu’elles ont globalement satisfait aux critères de convergence définis par la CEDEAO, à l’exception du ratio dette/PIB et du ratio du déficit budgétaire.
Par ailleurs, poursuit le rapport, les secteurs bancaires et de l’assurance marocains jouent déjà un rôle actif en Afrique de l’Ouest, et l’adhésion du Maroc à la CEDEAO pourrait davantage amplifier l’accès au financement et la couverture de l’assurance dans la région.
Le Maroc entretient déjà des relations commerciales avec l’Afrique de l’Ouest, bien que celles-ci soient concentrées dans une poignée de pays et de secteurs. De nouvelles réformes, à l’instar de l’adoption du tarif extérieur commun de la CEDEAO, favoriseront le développement des chaînes de valeur régionales et consolideront l’intégration régionale.
Des relations commerciales fortes
En 2016, 37,3 % des exportations marocaines vers l’Afrique étaient dirigées vers la CEDEAO, ce qui faisait d’elle la principale communauté économique régionale africaine de destination des exportations marocaines. Bien que les échanges commerciaux du Maroc avec l’Afrique soient inférieurs à 10 %, ceux avec la CEDEAO sont plutôt en hausse. Le Maroc importe de la CEDEAO essentiellement du carburant (55,6 % des importations totales du Maroc en provenance de la CEDEAO), des produits manufacturés (27,2 %) et des produits alimentaires (15,4 %).
Ces importations proviennent surtout du Nigeria, du Togo, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée et du Sénégal. Le Maroc exporte vers la CEDEAO, et principalement vers la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Nigeria, des produits manufacturés, des engrais, des matériaux de construction, du papier, des machines, des produits pharmaceutiques, des emballages métalliques et des chaussures.
Actuellement, la moyenne pondérée des tarifs douaniers à l’importation du Maroc est de 3,1 % pour les produits en provenance de la CEDEAO, contre 10 % pour la CEDEAO. Le pays a signé plusieurs accords commerciaux préférentiels avec des États membres de la CEDEAO et a déjà conclu ou est en passe de conclure un nombre assez important d’accords commerciaux avec d’autres partenaires commerciaux, dont l’Union européenne et la Turquie.
Le Maroc, gros investisseur dans les services
Selon le rapport, la perspective d’adhésion du Maroc à la CEDEAO pourrait faciliter le flux des investissements entre le pays et les États membres actuels de la CEDEAO, mais aussi accroître l’attractivité du regroupement ainsi constitué en matière d’investissements.
Le Maroc est un investisseur non négligeable au sein de la CEDEAO. Pour la seule année 2015, le flux total d’investissements directs étrangers marocains dans la Communauté s’élevait à 153 millions de dollars. De 2010 à 2014, les stocks d’investissements directs étrangers marocains y ont pratiquement doublé, passant de 492 millions de dollars à 976 millions de dollars.
Au total, le Maroc a signé avec huit pays de la CEDEAO neuf accords bilatéraux d’investissement, dont trois sont actuellement en vigueur. Ces accords sont différents de par leur substance, et l’accès du Maroc au statut de membre à part entière de la CEDEAO pourrait donner lieu à un accroissement de l’investissement au sein du bloc régional.
La locomotive Maroc-Nigeria, accélèratrice d’intégration
A lui seul le Nigéria représentait en 2015 près de 78% du PIB de la CEDEAO. La Côte d’Ivoire arrive en deuxième position avec 5,35% suivie du Ghana qui totalise 4,6%. Six pays sur les quinze représentent chacun moins de 1% du PIB de la région. De telles disparités ne peuvent manquer d’influencer la vulnérabilité différenciée des pays dans les relations économiques internationales, indique le rapport.
Cette réalité change légèrement lorsqu’on inclut le Maroc dans l’analyse. Le Nigéria apparait alors toujours en tête avec 67% du PIB de la Communauté élargie, mais il est suivi du Maroc qui représenterait en ce moment 15% du PIB de la communauté. L’ordre reste inchangé pour la taille des populations puisque le Nigéria représentera à lui seul 48,0% de la population de la Communauté élargie, le Maroc n’en représentant que 9,0% même s’il prend la deuxième place précédemment occupée par le Ghana avec 8,0%.
Cette disparité des pays qui existe dans la configuration actuelle de la communauté continuera avec la communauté élargie au Maroc. Cependant, cette disparité se réduirait avec la CEDEAO élargie si l’on observe les écarts entre le Nigéria et le Maroc, respectivement premier et deuxième après l’élargissement et les écarts entre le Nigéria et le Ghana, respectivement premier et deuxième avant l’élargissement.
A ces disparités s’ajoutent également une différence dans les niveaux d’expositions des pays aux chocs extérieurs, qualifiée de vulnérabilité différentiée. La vulnérabilité différentiée se manifeste notamment à l’examen des principaux indicateurs que sont les termes de l’échange, le solde des transactions courantes, les réserves extérieures en mois d’importation, le poids de la dette extérieure.
Cette vulnérabilité différenciée tend à corroborer avec la divergence des chocs entre les économies ouest- africaines et rend difficile une politique monétaire commune. L’illustration la plus frappante de cette asymétrie est le fait que coexistent dans la CEDEAO un grand pays pétrolier, le Nigeria à côté des pays de l’UEMOA essentiellement importateurs nets de pétrole. Par ailleurs, concernant le commerce extérieur, les écarts en termes de volume d’exportation et d’importation avec les reste du monde ne sont pas importants.
En effet, les exportations en biens et service du Nigéria et du Maroc en 2015 sont estimées à 38,6% et 25,0% respectivement. En termes d’importations, elles sont estimées sur la même période à 32,4% et 29,2% respectivement.Cette situation pourrait induire une part non marginale de marché d’exportation de biens et service pour le Maroc au regard du niveau substantiel de diversification de ses exportations comparées aux pays de la CEDEAO. De ce fait, l’adhésion du Maroc pourrait potentiellement renforcer le volume des échanges commerciaux intra-CEDEAO.
En conclusion, le couple Maroc-Tunisie pourrait jouer le rôle de locomotive qu’a joué le couple franco-allemand dans l’Union Européenne. Reste à concilier la vision des dirigeants avec celle des peuples.
Encadré
Le Maroc, leplus grand investisseur en Afrique
Lors d’un discours prononcé à Addis-Abeba le 30 janvier 2017, le roi Mohammed VI, monarque constitutionnel du Royaume du Maroc, a admis que : « …notre flamme pour un Maghreb arabe s’est éteinte parce que la foi dans un intérêt commun a disparu. Désormais, le Maroc considère que la famille africaine est sa famille de référence ».
Le Maroc semble réaliser que le continent africain, en particulier l’Afrique de l’Ouest, est une importante région de croissance, non seulement d’un point de vue économique, mais également en termes d’influence politique. Au cours des dernières années, au moins 85 % des investissements étrangers directs du Maroc sont allés dans les pays africains. En 2016, il était le plus grand investisseur africain sur le continent, à hauteur de 8 milliards de dollars (6,8 milliards d’euros). Cependant, le commerce avec l’Afrique dans son ensemble stagne : en 2015, seulement 1,4 pour cent des importations et 7 pour cent des exportations du Maroc ont été échangés avec l’Afrique subsaharienne. Malgré les liens forts du Maroc avec les États membres de la CEDEAO, le commerce entre ces deux reste faible. Le volume des échanges est inférieur à 1 milliard de dollars par an, soit moins de 4 % des exportations marocaines et moins de 2 % de son commerce mondial. Certains observateurs estiment toutefois que le Maroc pourrait chercher à profiter de l’économie ouest-africaine, avec une population de plus de 350 millions d’habitants et un PIB de 345 milliards de dollars, pour stimuler son économie.



