À Abidjan, le paiement mobile a pris l’ascenseur dans la plupart des commerces, s’imposant progressivement comme un réflexe quotidien incontournable pour de nombreux usagers. Pourtant, cette transition numérique se heurte encore à des résistances tenaces, notamment dans les transports où deux habitudes se font la guerre.
Dans la capitale ivoirienne en effet, les conducteurs de Véhicules de Transport avec Chauffeur (VTC) ont fait de ces transactions électroniques leur principal moyen de paiement au quotidien. Cette adoption massive répond à une exigence métier fondamentale où chaque minute compte.
Comme l’explique un chauffeur sur le terrain : « Sur 100 clients que je transporte, 90% font leur paiement par wave, ce qui nous arrange et nous permet à notre tour de recharger notre carburant avec cet opérateur ».
Le paiement mobile facilite les dépenses en carburant et les transferts de fonds chez les VTC
Dans le métier de VTC, le temps c’est de l’argent. Faire le plein ou recharger son solde de données internet pour rester connecté aux clients et aux cartes de navigation doit se faire instantanément. L’interface épurée et la rapidité d’exécution de Wave permettent aux chauffeurs d’effectuer ces opérations en quelques secondes, sans faire de longues files d’attente aux guichets physiques.
Ce basculement numérique structure également les obligations professionnelles des conducteurs, dont beaucoup travaillent en location-gérance avec des propriétaires de véhicules ou des sociétés de flotte, ou doivent effectuer des versements périodiques à leurs donneurs d’ordre. L’utilisation de Wave facilite la traçabilité des dépenses en carburant et des transferts de fonds entre les différents acteurs de l’écosystème de transport urbain.
Le refus des chargeurs et des « gnambros »
Aujourd’hui, si les VTC ont développé leur activité grâce à cette initiative, ce n’est pas le cas des chargeurs ou encore des gnambros — ces collecteurs informels que d’autres appellent abusivement les « syndicats » des gares routières. Ces derniers refusent la monnaie électronique parce qu’ils y voient un obstacle pour faire leur « gbré », c’est-à-dire leur bénéfice clandestin.
L’anecdote rapportée par une passagère illustre bien cette fracture numérique : « Wave ne m’arrange pas, si tu n’as pas l’argent physique descends », lance un gnambro à une voyageuse qui peinait à faire la monnaie d’un billet pour emprunter le car, alors qu’elle s’était résolue à proposer le paiement mobile face au refus catégorique de l’agent de la gare.
L’économie des gares routières repose entièrement sur les espèces. Les gnambros prélèvent des taxes informelles qui doivent être encaissées sur-le-champ et partagées instantanément entre les différents encaisseurs présents sur le terrain.
La traçabilité bancaire ou mobile exposerait les flux financiers des « gnambros »
Dans cette logique, accepter un paiement mobile — Wave, Orange Money, MTN Mobile Money ou tout autre portefeuille électronique — laisserait une trace numérique incontestable : historique des transactions, numéros de téléphone, identités des receveurs. Pour des acteurs évoluant dans l’informel, cette transparence reviendrait à mettre au jour des flux que l’opacité du cash permet aujourd’hui de soustraire au regard des autorités, des régulateurs et des structures de transport formelles.
Cette réticence s’explique d’autant plus que leur activité est informelle et ne respecte ni la légalité fiscale ni les réglementations municipales officielles. Comme le résume une observation de terrain : « La traçabilité bancaire ou mobile exposerait leurs flux financiers au regard des autorités, des plateformes de régulation ou des structures de transport formelles. »
Quand la modernisation réglementaire se heurte au conservatisme de la rue
À l’heure où les banques centrales adhèrent à l’innovation sur les paiements instantanés et les paiements transfrontaliers, déployant des trésors d’ingéniosité pour moderniser les infrastructures de paiement, fluidifier les échanges interbancaires et sécuriser l’écosystème numérique à l’échelle globale, cette révolution doit ainsi, encore, faire face à la peau dure des habitudes, au conservatisme des gares routières. Maintenant ainsi un système opaque, étanche aux réformes et résolument ancré dans l’ère du tout-espèces.




