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SMR en Afrique : après le tournant de la Banque mondiale, l’heure d’un nouveau pacte financier pour l’énergie pilotable

Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE Après le réengagement historique de la Banque mondiale dans le nucléaire civil, l’Afrique dispose d’une fenêtre stratégique pour inscrire les SMR dans un nouveau pacte financier de l’énergie pilotable. À condition de préparer les projets avec rigueur, de bâtir une doctrine africaine responsable et de faire du nucléaire sûr non pas…

Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE

Après le réengagement historique de la Banque mondiale dans le nucléaire civil, l’Afrique dispose d’une fenêtre stratégique pour inscrire les SMR dans un nouveau pacte financier de l’énergie pilotable. À condition de préparer les projets avec rigueur, de bâtir une doctrine africaine responsable et de faire du nucléaire sûr non pas un privilège de puissance, mais une option ouverte au service de l’industrialisation, de la souveraineté numérique et de la justice énergétique.

Dans une précédente tribune publiée dans Financial Afrik le 22 mars 2026, nous avions souligné que les Small Modular Reactors — SMR — pouvaient devenir l’un des instruments stratégiques de la nouvelle géopolitique africaine de l’énergie pilotable. Quelques mois plus tard, cette analyse prend une résonance nouvelle. L’atome civil, longtemps marginalisé dans les politiques de financement du développement, revient au centre du débat énergétique mondial.

Le signal le plus fort est venu de la Banque mondiale. Le 26 juin 2025, à Paris, le Groupe de la Banque mondiale et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ont formalisé un partenariat destiné à soutenir l’utilisation sûre, sécurisée et responsable de l’énergie nucléaire dans les pays en développement. Ce texte marque le premier pas concret de réengagement de l’institution de Bretton Woods dans le nucléaire civil depuis plusieurs décennies.

Ce tournant ne doit pas être interprété comme un simple ajustement sectoriel. Il s’agit d’un changement de doctrine. La Banque mondiale reconnaît désormais qu’aucune transition énergétique crédible ne peut se construire sur une opposition artificielle entre énergies renouvelables et énergie pilotable. L’Afrique a besoin de solaire, d’éolien, d’hydroélectricité, de géothermie, de gaz de transition et de réseaux modernisés. Mais elle doit aussi pouvoir examiner, lorsque les conditions le justifient, l’option nucléaire civile, encadrée, responsable et économiquement soutenable.

Une nouvelle demande énergétique : industrialisation, IA et souveraineté numérique

L’Afrique ne peut pas construire son industrialisation sur une énergie rare, intermittente ou insuffisamment connectée aux besoins productifs. L’accès universel à l’électricité demeure un impératif social. Mais le continent doit désormais aller au-delà de l’accès domestique de base. Il lui faut une électricité abondante, stable, compétitive et bas carbone pour alimenter ses zones industrielles, ses mines, ses ports, ses chemins de fer, ses unités de dessalement, ses chaînes de froid et ses usines de transformation agricole.

À ces besoins s’ajoute une nouvelle demande stratégique : celle des data centers et des infrastructures numériques liées au développement de l’intelligence artificielle. L’IA n’est pas seulement une révolution technologique. Elle est aussi une révolution énergétique. Les centres de données, les capacités de calcul, le cloud souverain, la cybersécurité, les plateformes de santé numérique, les systèmes financiers digitalisés et les applications industrielles de l’IA exigent une alimentation continue, fiable et bas carbone.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation électrique mondiale des data centers est estimée à environ 415 TWh en 2024, soit près de 1,5 % de la consommation électrique mondiale, et elle pourrait dépasser 1 000 TWh à l’horizon 2030. Pour l’Afrique, cette tendance est décisive : la souveraineté numérique ne sera crédible que si elle repose sur une souveraineté énergétique.

C’est dans cette perspective que les SMR méritent une attention stratégique. Par leur taille réduite, leur conception modulaire, leur potentiel d’installation progressive et leur meilleure adaptation à des réseaux électriques de taille moyenne, ils peuvent offrir une option plus réaliste que les très grandes centrales classiques pour certains pays africains ou pour des projets régionaux bien structurés.

Pourquoi les SMR changent le débat

Les SMR ne sont pas une solution magique. Ils ne remplacent ni les réformes des réseaux, ni l’efficacité énergétique, ni les investissements massifs dans les renouvelables. Ils ne doivent pas non plus être abordés avec naïveté. Le nucléaire exige une gouvernance rigoureuse, des autorités de sûreté indépendantes, une culture de transparence, une planification à long terme, une gestion responsable du combustible et des déchets, ainsi qu’une capacité institutionnelle solide.

Mais les SMR changent le débat pour trois raisons. La première est énergétique : l’Afrique a besoin d’une énergie pilotable pour accompagner l’industrialisation, la transformation locale de ses ressources naturelles et l’essor de ses infrastructures numériques. La deuxième est financière : les SMR peuvent permettre des montages plus progressifs, mieux calibrés et potentiellement mieux adaptés aux capacités financières de certains États. La troisième est géopolitique : le nucléaire civil est redevenu un champ de compétition technologique, industrielle et diplomatique. L’Afrique doit s’y préparer pour ne pas devenir seulement un marché de dépendance.

L’AIEA souligne d’ailleurs, dans son Outlook for Nuclear Energy in Africa publié en 2025, l’intérêt croissant de plus de vingt pays africains pour le nucléaire, le rôle potentiel des SMR, ainsi que l’importance du financement, de la coopération régionale, du développement des infrastructures et du renforcement des capacités nationales.

Un appel aux bailleurs : emboîter le pas à la Banque mondiale

Le geste de la Banque mondiale doit maintenant produire un effet d’entraînement. Il est temps que les autres institutions financières internationales, régionales et bilatérales réexaminent leurs doctrines de financement à l’égard du nucléaire civil et, plus particulièrement, des SMR.

Cet appel s’adresse d’abord aux banques multilatérales de développement : Banque africaine de développement, Banque européenne d’investissement, Banque islamique de développement, Banque asiatique de développement, BERD, Banque interaméricaine de développement et Nouvelle Banque de Développement. Leur rôle ne doit pas nécessairement être de financer immédiatement des réacteurs. Il doit d’abord consister à accompagner les étapes préalables : planification énergétique, études de faisabilité, cadres juridiques, autorités de régulation, sûreté, sécurité, acceptabilité sociale et structuration financière.

Il s’adresse également aux institutions africaines de financement : Afreximbank, Africa Finance Corporation, BOAD, BDEAC, TDB, DBSA, fonds souverains africains et mécanismes régionaux de garantie. Ces acteurs peuvent financer les chaînes de valeur, les interconnexions, les infrastructures de réseau, les corridors industriels, les pôles numériques et les mécanismes de partage des risques.

Créer des facilités de préparation de projets dédiées aux SMR

L’un des principaux obstacles au développement des SMR en Afrique ne sera pas seulement technologique. Il sera aussi institutionnel et financier. Beaucoup de pays intéressés ne disposent pas encore des ressources nécessaires pour financer les études préliminaires, l’évaluation de la demande, l’analyse du réseau, les études de site, les modèles économiques, les consultations publiques et les cadres réglementaires.

C’est pourquoi il devient urgent de créer des facilités de préparation de projets dédiées au financement des SMR en Afrique. Ces facilités pourraient être portées conjointement par la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, Afreximbank, Africa Finance Corporation, la Banque islamique de développement, la BADEA, les fonds climatiques, les banques régionales africaines et les partenaires bilatéraux.

Elles auraient pour vocation de financer non pas la précipitation, mais la préparation : études de préfaisabilité et de faisabilité, analyses de réseaux, études environnementales et sociales, formation du capital humain, renforcement des régulateurs, ingénierie contractuelle, garanties de paiement, mécanismes d’assurance et structuration de partenariats public-privé. En matière nucléaire, la bancabilité commence par la crédibilité institutionnelle.

Vers un sommet africain de l’énergie nucléaire

Au-delà du financement, l’Afrique a besoin d’un cadre politique, technique et stratégique de dialogue. Il serait opportun de créer, sous l’égide de l’Union africaine, du NEPAD et des Communautés économiques régionales, un Sommet africain de l’énergie nucléaire.

Ce sommet réunirait les États africains, l’AIEA, la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, les banques régionales, les agences de régulation, les universités, les centres de recherche, les industriels, les investisseurs et la société civile. Il ne s’agirait pas d’un sommet de promotion aveugle du nucléaire, mais d’un espace africain d’échange, de comparaison, de réflexion et de préparation.

Un tel cadre permettrait d’examiner les pays réellement concernés par l’option nucléaire civile, les réseaux capables d’accueillir des SMR, les approches régionales possibles, les standards de sûreté à harmoniser, les compétences à former, les financements à mutualiser et les moyens d’éviter des dépendances technologiques excessives. Il pourrait déboucher sur une feuille de route africaine pour les SMR, articulée avec l’Agenda 2063, les objectifs climatiques, les stratégies industrielles nationales et les priorités des CER.

Tout projet SMR en Afrique devrait donc intégrer, dès sa conception, le principe de security by design : sécurité physique, cybersécurité, garanties de non-prolifération, plans d’urgence, exercices de crise, formation des régulateurs, coopération avec les agences nationales de cybersécurité et contrôle rigoureux des fournisseurs. Les bailleurs de fonds devraient financer ces dimensions en amont, au même titre que les études techniques et financières. En matière nucléaire, la sécurité n’est pas un complément ; elle est une condition première de la bancabilité, de l’acceptabilité sociale et de la souveraineté technologique.

Cette exigence est d’autant plus importante que les SMR s’inscrivent dans un environnement technologique de plus en plus numérisé. Les systèmes de contrôle, les dispositifs de supervision, les réseaux de communication, les infrastructures de maintenance prédictive et les chaînes logicielles peuvent devenir des cibles pour des attaques cybernétiques. L’AIEA rappelle que la sécurité informatique doit être intégrée comme une composante essentielle de la sécurité nucléaire, en interaction avec la sûreté, la protection physique et les dispositifs de réponse aux incidents.

L’essor éventuel des SMR en Afrique devra aussi être pensé à l’aune des menaces sécuritaires contemporaines. Le nucléaire civil ne peut être crédible que s’il repose sur une architecture robuste de sûreté, de sécurité physique, de protection des sites, de contrôle des accès, de prévention des actes malveillants, de lutte contre le trafic illicite de matières sensibles et de cybersécurité.

Sécurité nucléaire et cybersécurité : une condition non négociable

Pour une doctrine africaine responsable

L’Afrique ne doit pas importer passivement des solutions. Elle doit construire une doctrine africaine du nucléaire civil modulaire, fondée sur six principes : souveraineté énergétique, sûreté absolue, transparence, viabilité financière, coopération régionale et alignement avec les objectifs climatiques.

Il ne s’agit pas d’opposer le nucléaire aux renouvelables. Il s’agit de construire un mix énergétique africain intelligent, dans lequel chaque source joue son rôle : le solaire pour la compétitivité, l’hydroélectricité pour la flexibilité, le gaz pour la transition, les interconnexions pour la mutualisation, le stockage pour la stabilité et les SMR pour la puissance pilotable bas carbone.

L’Afrique doit éviter deux écueils : le rejet idéologique du nucléaire, fondé sur des perceptions anciennes, et l’enthousiasme excessif, qui ignorerait les exigences de sûreté, de financement, de gouvernance et d’acceptabilité sociale. La bonne voie est celle du réalisme stratégique.

Conclusion : le nucléaire civil ne doit pas être réservé aux grandes puissances

La décision de la Banque mondiale ne signifie pas que tous les pays africains doivent se lancer dans le nucléaire. Elle signifie que les pays qui souhaitent examiner cette option ne doivent plus être pénalisés par une exclusion financière de principe. C’est une avancée majeure. Mais elle restera insuffisante si elle ne s’accompagne pas d’un mouvement plus large du système financier international.

L’Afrique ne demande pas un traitement d’exception. Elle demande le droit d’accéder à toutes les options technologiques compatibles avec sa sécurité énergétique, son industrialisation, sa souveraineté numérique et ses engagements climatiques. Les SMR peuvent faire partie de ces options, à condition d’être étudiés, financés et déployés avec rigueur.

Le nucléaire civil, lorsqu’il est sûr, sécurisé, transparent, responsable et économiquement viable, ne doit pas être perçu comme un privilège réservé aux grandes puissances. Il doit être mis à la portée de tous les pays qui en ont besoin, qui s’y préparent sérieusement et qui respectent les standards internationaux les plus exigeants.

Le vrai débat n’est donc plus de savoir si l’Afrique a le droit d’entrer dans le débat nucléaire civil. Elle y a pleinement sa place. Le vrai débat est de savoir si la communauté financière internationale acceptera enfin de reconnaître que l’accès à l’énergie pilotable bas carbone est aussi une question de justice technologique, de souveraineté énergétique et d’équité dans le développement.

Le nucléaire civil responsable ne doit pas être le monopole des grandes puissances. Il doit devenir, pour les pays africains qui le souhaitent et qui s’y préparent avec rigueur, une option ouverte, maîtrisée et financée au service de leur industrialisation, de leur transition énergétique et de leur souveraineté future.

Dr Mohamed H’MIDOUCHE
Ancien banquier international & expert en financement du développement et des infrastructures énergétiques

Sources: 

1. H’MIDOUCHE, Mohamed, « Small Modular Reactors (SMR) : l’Afrique face à la nouvelle géopolitique de l’énergie pilotable », Financial Afrik, 22 mars 2026. URL : https://financial-afrik.com/2026/03/22/small-modular-reactors-smr-lafrique-face-a-la-nouvelle-geopolitique-de-lenergie-pilotable/

 2. World Bank Group, « Nuclear Energy », page institutionnelle sur le partenariat Banque mondiale–AIEA et l’approche de la Banque mondiale en matière d’énergie nucléaire, 2025. URL : https://www.worldbank.org/ext/en/topic/energy/nuclear-energy

  Voir aussi : IAEA, « World Bank Group and IAEA Sign Partnership », 27 juin 2025. URL : https://www.iaea.org/newscenter/multimedia/videos/world-bank-group-and-iaea-sign-partnership

3. International Atomic Energy Agency (IAEA), « Outlook for Nuclear Energy in Africa », IAEA, Vienna, 2025. URL : https://www.iaea.org/publications/15896/outlook-for-nuclear-energy-in-africa

4. International Energy Agency (IEA), « Energy and AI — Energy demand from AI », analyse, 2025. URL : https://www.iea.org/reports/energy-and-ai/energy-demand-from-ai5. International Atomic Energy Agency (IAEA), « Computer Security for Nuclear Security », Nuclear Security Series No. 42-G, IAEA, Vienna, 2021. URL : https://www.iaea.org/publications/13629/computer-security-for-nuclear-security

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