10 mois plus tard, la question est entière. Le 15 août 2025, la banque sud-africaine Nedbank annonçait la cession de l’intégralité de sa participation de 21,22 % dans Ecobank Transnational Incorporated (ETI) à Bosquet Investments, le véhicule d’investissement du financier camerounais Alain Francis Nkontchou. Après l’obtention des autorisations réglementaires requises, notamment celles de la Commission bancaire de l’UMOA, l’opération est désormais effective.
Le montant de la transaction : 100 millions de dollars. À première vue, il ne s’agit que d’un changement d’actionnaire au sein du premier groupe bancaire panafricain. En réalité, cette opération soulève une question autrement plus fondamentale : Ecobank vaut-elle réellement moins de 500 millions de dollars ?
En extrapolant le prix payé par Bosquet Investments, ETI ressort avec une valorisation implicite d’environ 471 millions de dollars.
Un chiffre qui surprend.
Car Ecobank n’est pas une banque ordinaire. Le groupe fondé en 1985 sous l’impulsion de la Fédération des chambres de commerce et d’industrie de l’Afrique de l’Ouest est aujourd’hui présent dans 35 pays, sert plus de 32 millions de clients, emploie près de 14 000 collaborateurs et constitue probablement l’infrastructure bancaire privée la plus intégrée du continent.
Plus étonnant encore, cette valorisation intervient au moment même où Ecobank affiche les meilleurs résultats de son histoire.
En 2025, le groupe dirigé par Jeremy Awori a enregistré un produit net bancaire de 2,45 milliards de dollars, en hausse de 17 %. Le bénéfice avant impôt a atteint le niveau record de 801 millions de dollars, tandis que le rendement des capitaux tangibles (ROTE) s’est établi à 27,8 %, parmi les plus élevés du secteur bancaire africain.
Autrement dit, selon les termes de la transaction Bosquet-Nedbank, l’ensemble du groupe Ecobank vaudrait moins d’une année de bénéfice avant impôt.
Le paradoxe devient encore plus frappant lorsqu’on compare cette valorisation à celles de plusieurs opérations récentes ayant concerné des groupes bancaires africains.
La première référence concerne Coris Holding. Le 29 octobre 2025, le fonds panafricain de capital-investissement Mediterrania Capital Partners (MCP), accompagné de FMO, British International Investment (BII), BIO et Impact Fund Denmark, annonçait un investissement de 100 millions d’euros dans le groupe bancaire fondé par Idrissa Nassa. Selon des informations obtenues par Financial Afrik auprès de l’un des investisseurs, le consortium détiendrait à l’issue de l’opération une participation consolidée de 8,5 % du capital.
Si cette information se confirme, Coris Holding ressortirait avec une valorisation implicite de 1,176 milliard d’euros, soit environ 1,34 milliard de dollars.
La deuxième référence est celle de BGFI Holding. Le 7 mai 2026, le groupe bancaire gabonais faisait son entrée à la Bourse des Valeurs Mobilières de l’Afrique Centrale (BVMAC). L’opération, portant sur 10 % du capital au prix de 80 000 FCFA l’action, valorisait le groupe autour de 1 250 milliards de FCFA, soit près de 2,1 milliards de dollars.
Quelques semaines après son introduction, BGFI est devenue la première capitalisation boursière de toute la zone CEMAC.
Un troisième comparatif mérite d’être ajouté. En avril 2024, le groupe Société Générale annonçait la cession de sa participation de 57,67 % dans Société Générale Marocaine de Banques (SGMB) ainsi que de sa filiale d’assurance La Marocaine Vie au groupe Saham de Moulay Hafid Elalamy pour un montant de 745 millions d’euros. L’opération, finalisée fin 2024, faisait ressortir une valorisation implicite de l’ensemble proche de 1,3 milliard d’euros, soit environ 1,5 milliard de dollars.
Le rapprochement de ces différentes transactions est saisissant.
| Groupe bancaire | Valorisation implicite |
|---|---|
| Ecobank (cession Nedbank) | 471 millions $ |
| Coris Holding (entrée MCP) | 1,34 milliard $ |
| Saham Bank ex-SGMB | 1,5 milliard $ |
| BGFI Holding (IPO BVMAC) | 2,1 milliards $ |
Ainsi, selon les valorisations ressortant de ces opérations, Coris vaudrait près de trois fois Ecobank, Saham Bank plus de trois fois et BGFI plus de quatre fois.
Or, sur le plan des fondamentaux, la comparaison interpelle.
BGFI est incontestablement l’une des banques les plus performantes du continent. Mais le groupe opère dans une dizaine de pays et a dégagé un bénéfice net de 133 milliards de FCFA en 2025.
Coris représente probablement la plus belle réussite bancaire ouest-africaine des vingt dernières années, mais son empreinte demeure principalement concentrée dans l’UEMOA et quelques marchés voisins.
Quant à Société Générale Maroc, devenue depuis Saham Bank, elle évoluait essentiellement sur un seul marché national.
Ecobank, elle, est présente dans 35 pays, revendique plus de 32 millions de clients et a généré 801 millions de dollars de bénéfice avant impôt en 2025.
Difficile dès lors de soutenir que le premier réseau bancaire panafricain vaudrait trois à quatre fois moins que ses concurrents régionaux.
L’explication est probablement à rechercher du côté de la nature même de la transaction.
Le prix payé par Bosquet Investments ne reflète pas nécessairement la valeur fondamentale d’Ecobank. Il traduit également les spécificités d’une cession de bloc stratégique, la faible liquidité historique du titre ETI, les exigences réglementaires imposées aux investisseurs bancaires ainsi que la perception prudente des marchés à l’égard des groupes exposés à de multiples juridictions africaines.
Le Nigeria joue également un rôle important dans cette décote. Malgré son potentiel exceptionnel, la filiale nigériane demeure exposée aux dépréciations successives du naira qui affectent les comptes consolidés en dollars. À cela s’ajoutent les risques de change, la fragmentation réglementaire et la complexité opérationnelle inhérente à un groupe présent de Dakar à Dar es Salaam.
Reste une question à laquelle ni Nedbank ni les marchés n’ont véritablement répondu.
Comment une banque qui avait investi plusieurs centaines de millions de dollars dans Ecobank à la fin des années 2000 accepte-t-elle de sortir dix-sept ans plus tard pour seulement 100 millions de dollars ?
Même en tenant compte des dividendes perçus pendant cette période, l’interrogation demeure.
Pour Alain Francis Nkontchou, qui devient avec 21,22 % le premier actionnaire d’ETI devant Qatar National Bank (20,10 %), Arise B.V. (14,10 %) et le Government Employees Pension Fund sud-africain (13,48 %), le pari semble clair : celui d’une banque dont la valeur réelle est très supérieure à celle que lui reconnaissent aujourd’hui les marchés.
Au fond, la véritable énigme n’est peut-être pas la sortie de Nedbank.
L’énigme est ailleurs : comment le plus vaste réseau bancaire africain, affichant des bénéfices records et une présence unique sur le continent, peut-il être valorisé quatre fois moins que BGFI Holding, trois fois moins que Coris Holding et Saham Bank ?
Entre décote africaine, risques de change, contraintes prudentielles et faible liquidité boursière, le mystère Ecobank reste entier. Mais une chose est certaine : à 471 millions de dollars, le marché envoie un signal qui mérite d’être interrogé.




