Le décret présidentiel de janvier 2026 a confirmé ce que beaucoup d’observateurs pressentaient : en reconduisant Amadou Oury Bah à la Primature, le Président Mamadi Doumbouya a choisi la continuité stratégique. Cependant, derrière cette apparente stabilité, la nomination « parcellaire », le 2 février, du nouveau gouvernement dévoile une machine de guerre administrative conçue pour franchir deux caps historiques : le lancement industriel du mégaprojet « Simandou 2040 » et la légitimation électorale du régime lors des législatives qui devraient se tenir d’ici à la fin avril. Décryptage.
Avant même son élection du 28 décembre 2025, le Président Mamadi Doumbouya a tracé une feuille de route claire : transformer les promesses minières en réalités sociales pour la Guinée en s’appuyant sur cinq axes prioritaires. Pour ce faire, il compte sur une « task force » de technocrates, la « Génération Simandou », dont la mission est titanesque : assurer la desserte en électricité, relancer l’industrie via le contenu local et sanctuariser la lutte contre la corruption. Le choix de profils rigoureux, notamment à la Justice et à la Sécurité, vise également à stabiliser un climat social tendu par les critiques de l’opposition radicale, tout en prouvant que la « moralisation de la chose publique » n’était pas qu’une parenthèse
Neuf ministres doivent encore être nommés pour atteindre les 27 + 2 secrétaires d’Etat, selon l’architecture annoncée par la Présidence le 26 janvier. Cette structure « tripartite » du pouvoir oblige le Premier Ministre, bien que central dans le dialogue social, de composer avec une Présidence omniprésente. « Levéritable centre de gravité économique ne se trouve pas à la Primature, mais dans l’axe reliant le Palais Mohammed V au Ministère des Mines », note un observateur averti. Avec la main mise sur l’appareil d’Etat du Général Amara Camara, le Secrétaire Général de la Présidence, qui gère la dimension politique et militaire aux côtés de Djiba Diakité, Ministre Directeur de Cabinet de la Présidence et ami d’enfance de Mamadi Doumbouya. Ce dernier gère la dimension économique, minière et technologique, tandis qu’à la Primature, Amadou Oury Bah gère la coordination gouvernementale et le dialogue social.
Le cœur du réacteur
Si Djiba Diakité s’est imposé comme le « Super-Ministre » de l’économie réelle, c’est parce qu’en tant que président du Comité stratégique de Simandou, il « court-circuite » les lenteurs bureaucratiques via une Delivery Unit ultra-performante comptant pas moins de 150 experts, selon ses partisans. Son bras armé au gouvernement est Bouna Sylla, Ministre des Mines et de la Géologie qui, à l’instar de Mourana Soumah, ex-ministre à l’Économie et aux Finances, toujours présent dans le gouvernement Oury II mais, désormais,Ministre de la communication, de l’Economie numérique et de l’Innovation, parle le langage des marchés internationaux et de la rigueur budgétaire. Si elle se qualifie pleinement par son « éthique » et sa « rigueur », comme l’affirme Mountaga Keita, fondateur et PDG de Tulip qui fabrique des mallettes médicales, la nouvelle ministre de l’Economie, des Finances et du Budget, Mariama Ciré Sylla, reste sous la férule du Dir. Cab du Président, -un ancien de la Société Générale CIB-, avec lequel elle devra étroitement collaborer pour le calibrage des marchés financiers et la levée de fonds internationaux.
La montée en puissance de cette ancienne cadre de la Banque mondiale, qui est passée de l’agriculture aux Finances, marque « une volonté de la part de la Présidence de reprendre un contrôle encore plus strict sur les cordons de la bourse avant les législatives », note l’un de ses proches. Au risque, reconnait cette source, de réduire la marge de manœuvre déjà étroite de la Primature sur les arbitrages budgétaires. Mais si la gestion en direct de l’Accord-Cadre Sino-Guinéen sur la livraison de la première cargaison de fer lui a échappé, Oury Bah n’entend pas se cantonner au rôle de « Premier ministre des affaires courantes. » Certes, les décisions structurantes sur le corridor ferroviaire du Transguinéen se prennent au Palais, mais pour le soutenir dans son action, il sait qu’il peut compter sur un noyau de technocrates modérés qu’il appelle son « bouclier technique » : à commencer par Mourana Soumah, son ancien pivot de la rigueur budgétaire qui l’a aidé à stabiliser l’inflation (maintenue sous les 9%) et éviter que la grogne sociale ne sabote la Présidentielle ; Alpha Bacar Barry, passé de la Recherche à l’Éducation Nationale, est la figure de proue de la modernisation de la Guinée à travers la « Simandou Academy» destinée à former 10 000 jeunes ; Faya François Bourouno (Travail et Fonction Publique) estson « démineur en chef » face aux syndicats ; c’est lui qui gère le dossier explosif des arriérés de salaire des recrues de 2024.
Le pari de l’agro-industrie
Fort de son passé d’opposant et de défenseur des droits de l’homme, le Premier ministre a reçu pour mission de maintenir le Dialogue Social. L’innovation majeure réside dans le « Pacte de Stabilité », visant à éviter les grèves et les tensions syndicales qui pourraient freiner les chantiers de Simandou 2040. L’enjeu, -comme Oury Bah alors directeur de campagne du candidat Doumbouya n’a cessé de le marteler lors d’un échangeavec Financial Afrik à son domicile, en décembre 2026-, c’est d’éviter la « malédiction des matières premières » en transformant la rente minière en souveraineté alimentaire. En prenant le pari du fonio et de l’agro-industrie, il veut faire de l’agriculture le moteur de son mandat. En janvier 2026, il a lancé le déploiement de 40 chambres froides à travers le pays. Son objectif est clair : réduire de 30% les pertes post-récolte et parvenir à inonder d’ici à avril les marchés de riz guinéen pour faire baisser le prix du sac, un argument électoral imbattable.
Pour les observateurs de la vie politique guinéenne, si bras de fer entre le Palais et la Primature il devait y avoir ce serait sur le contrôle du « trésor de guerre » que représente le Fonds de Développement Stratégique (FDS) pour financer la diversification de l’économie guinéenne. Alimentés par les redevances de Rio Tinto pour le fer et Winning Consortium pour la bauxite, les subsides du FDS doivent permettre à la Guinée de s’affranchir de la dictature des seuls minerais en servant de levier pour créer d’autres chaines de valeur. Or si côté Primature, on pousse pour des investissements dans les zones agricoles et les services sociaux de base, côté Présidence, on préfère privilégier les grands travaux de prestige et les infrastructures de souveraineté numérique, comme le Data Center National. La capacité de la nouvelle Ministre de l’Économie, Mariama Cire Sylla, à arbitrer entre ces deux visions déterminera si cet argent arrive jusqu’au panier de la ménagère ou bien s’il continue à financer l’Etat, avec toutes les dérives politiques possibles.
Les législatives de tous les dangers
Dans tous les cas, le message pour le scrutin d’avril est déjà bien rodé : « Ne changeons pas d’équipe alors que la moisson commence ». Entre l’inauguration du port de Morébaya destiné à multiplier par quatre la capacité d’accueil du pays en matière de fret maritime et le lancement de la Simandou Academy avec ses 10 000 emplois jeunes à la clé, le pouvoir veut prouver que la transition tient ses promesses. Avec un chômage des jeunes dépassant les 40 % et des syndicats décidés à récupérer les arriérés de salaire qui sont toujours dus, la trêve sociale demandée par Oury Bah reste, toutefois,fragile. Le succès de ce second mandat dépendra donc, selon les observateurs, de la capacité du Premier ministre à transformer le fer en pain et la rigueur budgétaire en espoir palpable. Avec deux risques majeurs : une défaillance de la desserte en électricité dans les semaines qui viennent qui ruinerait des mois de communication sur les progrès, réels, accomplis. L’appel au boycott de l’opposition en exil qui, bien que muselée à l’intérieur, continue de dénoncer une « mascarade »depuis son exil. Si cet appel était largement suivi dans le pays, il entacherait la légitimité du futur Parlement et, donc, la poursuite des réformes institutionnelles.
En attendant, trois ministères sont en « alerte rouge »pour garantir la victoire de la mouvance présidentielle :l’Administration du Territoire avec la nomination d’Ibrahima Kalil Condé. Ce dernier va gérer la logistique électorale et rassurer les communautés locales sur les retombées immédiates des projets miniers. La Justice et Droits de l’Homme avec l’arrivée d’Ibrahima Sory II Tounkara, un magistrat de père en fils dont la mission est de garantir la « paix juridique »tout en gérant les dossiers sensibles liés à l’éligibilité des candidats de l’opposition radicale. Les Affaires Étrangères, de l’Intégration africaine et des Guinéens établis à l’étranger, avec le Dr Morissanda Kouyatéaux commandes : après la levée des sanctions par la CEDEAO, ce dernier doit maintenant œuvrer au plein retour de la diplomatie guinéenne dans les instances de l’Union africaine (UA) et de l’ONU, prouvant que le pays est devenu une « destination sûre » malgré les critiques sur les libertés publiques. Tout en convaincant la diaspora que le moment est venu de rentrer et d’investir dans le pays.
Il pourra compter sur le soutien de son collègue, Moussa Moïse Sylla à la Culture et au Tourisme, dont la mission est de « brander » la Guinée comme une destination sûre et attractive, faisant de Simandou une vitrine de modernité. « Amadou Oury Bah a les cartes en main, mais pas toutes les clés du coffre. Il n’en reste pas moins que son gouvernement est une expérience inédite de technocratie sous haute surveillance militaire », commente un proche de l’opposition. En d’autres termes, si le riz guinéen est disponible et abordable au moment des élections et si le premier rail du Transguinéen est posé en grande pompe, le Premier ministre aura réussi son pari. Dans le cas contraire, cet ancien compagnon de Cellou Dalein Diallo, aujourd’hui en exil hors de Guinée, risquerait de n’être qu’un « gestionnaire de pénurie », sacrifié sur l’autel d’une transition qui refuse de dire son nom.




