En devenant le premier président de la Ve République, le général Mamadi Doumbouya entameun mandat de sept ans (2026-2033) avec la promesse d’une « souveraineté retrouvée » et d’un « nouveau départ économique » pour la Guinée. Après les célébrations de son investiture, les défis qui l’attendent sont immenses pour parvenir à réconcilier le pays, malgré sa main tendue à l’opposition. Quels seront les hommes et les femmes dont il va s’entourer pour y parvenir ? Décryptage.
Par Christine Holzbauer
Ambiance solennelle et festive ce 17 janvier, au stade de Nongo de Conakry, pour l’investiture du général Mamadi Doumbouya – même si, au goût de certains commentateurs, la cérémonie fut un peu trop « martiale » à cause d’un défilé militaire qui s’est rajouté !Dans son discours, le premier président de la Vème République a insisté sur la transformation structurelle du pays. Ayant obtenu plus de 86 % des suffrages dès le premier tour de la présidentielle du 28 décembredernier, la priorité est désormais d’accélérer le développement du pays pour sortir la Guinée de l’ornière. Beaucoup de chantiers ont été ouverts depuis le coup d’état du 5 septembre 2021, qui doivent maintenant être parachevés : « j‘appelle solennellement toutes les filles et tous les fils de notre nation […] à se rassembler pour bâtir ensemble une Guinée nouvelle, une Guinée de paix, de justice et de prospérité partagée, et de souveraineté politique et économique pleinement assumée », a-t-il déclaré devant un parterre de huit chefs d’Etat (Rwanda, Gabon, Sénégal, Mauritanie, Libéria, Sierra Leone et… Mali), de ministres (dont Eléonore Caroit pour la France) et d’émissaires étrangers (Chine, USA), venus à Conakry pour lui manifester leur soutien.
Depuis son arrivée au pouvoir, le général président n’a eu de cesse de vouloir transformer « structurellement »la Guinée pour en faire un acteur industriel majeurgrâce, notamment, au mégaprojet minier de Simandou et au développement de raffineries d’alumine locales.D’où les références à « Simandou 2040 » qui fleurissaient dans le stade et à chaque recoin de la capitale ainsi que dans le reste du pays. Mais sortir de la simple exportation de matières premières pour créer desemplois à une jeunesse, qui attend des résultats concrets immédiats, risque d’être plus long et compliqué qu’il n’y parait. En privé, les responsables guinéensreconnaissent qu’ils auront besoin de tous les soutiens -internes comme externes- pour y parvenir et, surtout, de cohésion nationale. En plus d’un climat politique très lourd du fait du putsch militaire ayant destitué Alpha Condé, -accusé d’avoir voulu perpétrer un putsch constitutionnel en briguant un troisième mandat-, et l’isolement sur la scène internationale -habilement contournée par une diplomatie parlementaire exemplaire! -, les quatre années de transition ont été scrutées à l’aune des libertés publiques avec, souvent, de nombreuses critiques de la part de la communauté internationale.
Transition militaire, le « cas guinéen »
Pour l’opposition, dont les principaux ténors ont été écartés de la présidentielle ou sont en exil, il y a eu « trahison. » De fait, en 2021, le putschiste Mamadi Doumbouya, un ancien légionnaire marié à une gendarme française, avait juré que ni lui, ni aucun membre de la transition ne serait candidat. Aussi, le passage d’une charte de transition à une nouvelle Constitution (approuvée par référendum en septembre 2025) a-t-il été décrié comme un « habillage juridique »pour permettre au général de troquer le treillis contre le costume présidentiel, tout en prolongeant le mandat à 7 ans. Pour la plupart des opposants, son investiture est l’aboutissement d’une « transition dévoyée. » Même si, fait notable, les deux principaux adversaires du candidat président, qui s’est présenté en indépendant à la présidentielle, ont accepté son invitation d’assister à son investiture.
Depuis son exil en Turquie, l’ancien président Alpha Condé fait la sourde oreille à la main tendue de son successeur à la tête de l’Etat à qui il dénie toute légitimité en contestant les résultats sortis des urnes le 28 décembre. Or, estime Me Dominique Atdjian, Président du Conseil pour la Diplomatie de l’Union européenne, qui rentre d’une mission d’observation à Conakry, le « cas guinéen » pourrait constituer un précédent pour d’autres transitions militaires en Afrique de l’Ouest : « celles qui ne se contentent pas de rendre le pouvoir aux civils, mais qui prétendent refonder l’État et l’économie avant d’organiser des élections », constate-t-il. A l’Europe, donc, selon lui, à se positionner en conséquence pour reconnaître les avancées concrètes (infrastructures, stabilité, absence de violence électorale) en Guinée, tout en encourageant l’élargissement de l’espace civique et en restant exigeante sur les libertés fondamentales et l’État de droit.
Triumvirat à la tête de la Guinée
Le risque n’en demeure pas moins, si des contre-pouvoirs indépendants et efficaces (cour constitutionnelle, cour des comptes, etc.) ne sont pas mis en place rapidement, qu’une dérive se produise vers un régime présidentiel fort et, donc, enclin à l’arbitraire. Présenté par ses partisans comme un « libérateur » capable de moderniser les infrastructures, le président désormais élu et investi de Guinée a promis une gouvernance placée sous le signe de l’exemplarité. Il s’est engagé à rompre avec les pratiques du passé afin de ramener davantage de justice en luttant contre la corruption et en mettant fin à l’impunité pour les crimes économiques. Son mandat sera, a-t-il affirmé, celui de la « responsabilité. » Le Chef de l’Etat a promis de diriger le pays selon une « nouvelle culture politique » basée sur la compétence et non plus sur le népotisme ; et dedédier son septennat à plus d’inclusion et d’équité sociale « particulièrement en faveur des femmes et des jeunes », les deux piliers de sa campagne électorale. Autant dire une véritable révolution sociale en Guinée qu’il souhaite, également, porter sur la scène internationale en favorisant la « réintégration complète »de la Guinée dans les instances internationales et, notamment, son « rôle moteur dans l’espace CEDEAO. »
Pour l’accompagner dans ces réformes, plusieurs figures centrales se dégagent, formant le socle technique, politique et institutionnel du « renouveau »qu’il appelle de ses vœux. Si Mamadi Doumbouyacontinue d’être le garant de la souveraineté du pays et incarne la vision de cette nouvelle Guinée, son Premier Ministre de transition, Amadou Oury Bah, qui a assuré la coordination gouvernementale et préserver la paix sociale jusqu’à l’élection présidentielle en tant que son directeur de campagne, est appelé à poursuivre cette tâche « au moins jusqu’aux législatives de la fin avril », pronostiquent les connaisseurs de la vie politique guinéenne. Quant à Dansa Kourouma, le président du Conseil national de transition (CNT) et, à ce jour, deuxième personnalité de l’Etat, à qui le président a confié la refondation législative et la préservation de la stabilité des institutions, il est également appelé à un destin national. Ce triumvirat forme le « noyau dur » sur lequel repose la promesse de « prospérité partagée »faite au peuple guinéen. Leur capacité à travailler de concert déterminera si ce septennat sera celui d’un décollage économique ou celui d’une nouvelle crispation politique.
Qui sont les Premiers ministrables ?
Parmi le Premier Cercle figurent les « stratèges de la Présidence » et, notamment, deux figures de l’ombre, omniprésentes et confirmées lors de la cérémonie d’investiture : le Général Amara Camara, Ministre Secrétaire Général de la Présidence, souvent décrit comme le « double » du Président, qui assure la coordination entre l’armée et l’administration civile. Ainsi que Djiba Diakité, l’actuel Directeur de Cabinet de la Présidence, qui a rang de ministre. Technocrate influent, il est l’œil du Président sur les dossiers stratégiques, notamment les partenariats internationaux et les grands projets miniers. Parmi les figures féminines de l’émergence, il y a l’ancienne ministre de l’Enseignement Supérieur, Dr Diaka Sidibé, qui a pris une place centrale dans les réformes structurelles. Elle représente la nouvelle génération de cadres formés et dynamiquessur lesquels le Président veut s’appuyer. Ainsi que Charlotte Daffé, la ministre à la Promotion féminine. C’est elle qui porte le mieux la voix de l’autonomisation économique des femmes, l’un pilier du discours présidentiel du 17 janvier.
Bah Oury a déjà annoncé la dissolution de l’actuel gouvernement lors du dernier conseil des ministres d’avant investiture, mais il est le candidat le plus probable pour être reconduit à la tête du prochain gouvernement. Celui-ci devrait être formé d’ici à la fin janvier. Toutefois, l’actuel Premier ministre a un challenger « technique » de taille en la personne de Mourana Soumah. Si le Président souhaite marquer une rupture nette et placer le curseur exclusivement sur l’économie et le projet Simandou, l’actuel Ministre de l’économie et des finances devient un choix de premier ordre. En effet, selon des sources proches du pouvoir, dans un mandat qu’il veut être celui de la « souveraineté économique », placer le grand argentier de l’État à la Primature rassurerait les marchés. Sa capacité à atteindre une croissance à deux chiffres en 2026 est son meilleur argument.Le scénario le plus crédible, toujours selon ces sources, est donc une reconduction de Bah Ourypour une période de 12 à 18 mois, afin de stabiliser les nouvelles institutions, suivie éventuellement d’un glissement vers un profil plus orienté « Développement et Infrastructures » (comme celui de Mourana Soumah), une fois que les premiers revenus massifs du fer de Simandou commenceront à alimenter le « Fonds Souverain » dont il a pris la responsabilité.




