La défaite de la Tunisie face au Mali, le 3 janvier, en huitième de finale de la Coupe d’Afrique des nations, a été honorable. Les Aigles de Carthage sont tombés les armes à la main. Mais ce revers sportif n’est qu’un écho lointain d’une élimination bien plus ancienne et plus lourde de conséquences : celle du champ économique maghrébin. Car hors des stades, la Tunisie (12 millions d’habitants) est sortie du jeu depuis le printemps arabe, laissant le Maroc (37 millions d’habitants) s’échapper, sans véritable rival, dans la course au développement. Les ordres de grandeur suffisent à raconter le décrochage : en nominal, le Maroc est passé d’environ 110,1 milliards de dollars de PIB en 2011 à 154,4 milliards en 2024, tandis que la Tunisie évolue, sur la période récente, dans une économie nettement plus petite, autour de 51,3 milliards de dollars en 2024.
À la veille de 2011, la Tunisie incarnait encore la « petite Suisse du Maghreb ». Administration efficace, industrie compétitive, crédibilité financière reconnue : le pays était noté BBB par les agences internationales et rivalisait à armes presque égales avec le Maroc. Quinze ans plus tard, le contraste est saisissant. La transition politique, si elle a libéré la parole, a ouvert un long tunnel d’instabilité institutionnelle, de fragmentation du pouvoir et de paralysie décisionnelle. Le pays est désormais classé CCC, symbole d’un État sous contrainte financière permanente, dépendant des bailleurs et privé de marges de manœuvre. Dans le même temps, les indicateurs de niveau de vie se croisent : le Maroc est passé d’environ 3 300 $ par tête (2015) à 3 840 $ (2024), tandis que la Tunisie, historiquement au-dessus, glisse d’environ 4 130 $ (2015) à 3 880 $ (2024), signe d’une stagnation, voire d’une érosion nominale par habitant.
La rupture de trajectoire est visible secteur par secteur. Fin 2009, Tunis et Rabat se livraient une bataille stratégique pour accueillir l’assemblage de composants d’Airbus. À l’époque, la Tunisie disposait d’ingénieurs compétitifs, de coûts attractifs et d’une proximité logistique avec l’Europe. Le Maroc, lui, a structuré une politique industrielle cohérente, bâti des zones dédiées, investi dans la formation et garanti la stabilité réglementaire. Quinze ans plus tard, l’aéronautique marocaine est un écosystème intégré ; la Tunisie, elle, a laissé passer l’opportunité. La Banque mondiale note d’ailleurs que la Tunisie reste en dessous de son niveau pré-Covid en 2024 et “diverge” de ses voisins du Maghreb, sur fond de croissance trop faible et d’environnement d’investissement contraint.
Le même scénario se répète dans l’automobile. Là où Tunis est restée cantonnée à une sous-traitance diffuse, Rabat a construit une filière complète, attirant constructeurs mondiaux, équipementiers de rang un et plateformes d’exportation. Le Maroc est devenu un hub industriel continental ; la Tunisie, un acteur périphérique. Cette divergence n’est pas qu’une question d’usines : elle se lit aussi dans l’emploi. La Tunisie a culminé à 18,9 % de chômage au T4 2011 et demeure autour de 15,4 % au T3 2025 ; le Maroc, sous tension depuis la sécheresse, affiche environ 13,3 % en 2024 et 12,8 % au T2 2025.
La vieille rivalité dans le textile et l’habillement, longtemps favorable à la Tunisie, s’est également inversée. Le Maroc a monté en gamme, sécurisé ses chaînes logistiques et renforcé sa crédibilité auprès des donneurs d’ordres européens. La Tunisie, minée par les grèves, les ruptures d’approvisionnement et l’incertitude réglementaire, a perdu l’avantage de la fiabilité. Et le social suit : la pauvreté nationale au Maroc a reculé fortement sur longue période (autour de 3,9 % en 2015), quand la Tunisie, après amélioration avant 2015, se fragilise (autour de 16,6 % sur le point le plus récent disponible), sous l’effet combiné de l’inflation, de la croissance molle et des contraintes budgétaires.
Même l’huile d’olive, bastion historique et presque identitaire de l’économie tunisienne, n’est plus un sanctuaire. Premier exportateur mondial en volume pendant des décennies, le pays voit désormais le Maroc avancer dans son rétroviseur. Stratégie de marque, diversification des marchés, amélioration des standards : Rabat transforme progressivement ce secteur en relais de croissance, pendant que Tunis reste prisonnière du vrac et de la volatilité des prix.
Le transport aérien offre un symbole brutal du déclassement. Tunisair, jadis challenger crédible de Royal Air Maroc, est aujourd’hui plombée par les déficits, les conflits sociaux et une flotte vieillissante. Royal Air Maroc, à l’inverse, s’est imposée comme un hub continental, outil central de la projection africaine du Royaume et levier assumé de sa diplomatie économique. Là où RAM se situe désormais autour de 7,2 millions de passagers en 2023 et environ 7,4 millions en 2024, Tunisair tourne autour de 2,47 millions en 2023 et 2,61 millions en 2024 : l’écart n’est plus un détail, c’est une asymétrie structurelle.
Les infrastructures racontent la même histoire. Les stades tunisiens, vitrines de la CAN 2004, sont aujourd’hui délabrés. Ceux du Maroc figurent parmi les plus modernes du continent. Les supporters tunisiens eux-mêmes ont mesuré l’ampleur du décrochage. Dix ans d’avance, parfois davantage, dans le sport comme dans le tourisme.
Car le tourisme, thermomètre implacable, confirme le basculement. Le Maroc bat des records de fréquentation, diversifie ses clientèles et investit massivement dans l’hôtellerie, l’aérien et l’événementiel : autour de 14 millions de touristes en 2019, puis un sommet à 17,4 millions en 2024, et déjà plus de 11 millions entre janvier et juillet 2025. La Tunisie, elle, a certes rebondi après le choc de 2011 et celui du Covid, retrouvant environ 9,5 millions en 2019, puis 9,3 millions en 2023 et environ 10,25 millions en 2024, mais sans changer de braquet ni rehausser fortement la valeur par visiteur. Les recettes matérialisent la différence de gamme : la Tunisie était autour de 2,68 milliards $ en 2019 ; sur les neuf premiers mois de 2025, elle atteint environ 7 milliards de dinars (≈ 2,38 milliards $). Le Maroc, lui, vise un autre étage : en 2024, les recettes ont culminé autour de 104 milliards de dirhams, et sur janvier–octobre 2025 elles atteignent déjà environ 113 milliards de dirhams (≈ 12,2 milliards $).
Les chiffres macroéconomiques scellent le constat. Le PIB marocain suit une trajectoire ascendante, soutenue par l’investissement, l’industrie et l’export. Celui de la Tunisie progresse péniblement, quand il ne recule pas en termes réels. La dette tunisienne s’est envolée, asphyxiant les finances publiques, dans un contexte où l’accès au financement externe est devenu plus difficile ; Tunis vise désormais de ramener la dette à 76,4 % du PIB en 2027, après un niveau attendu autour de 82,2 % fin 2024, avec un déficit annoncé autour de 5,5 % en 2025. Le Maroc, sans être exempt de défis, reste plus fluide financièrement : la dette est de l’ordre de 70 % du PIB en 2024 et le pays conserve une capacité d’accès aux marchés plus régulière. Les flux d’investissements étrangers, eux aussi, tracent une hiérarchie : le Maroc oscille autour de 1,10 milliard $ en 2023, puis remonte vers 1,63 milliard $ en 2024 ; la Tunisie se situe autour de 727 millions $ en 2023 et environ 760 millions $ en 2024, avec une amélioration en 2025 mais sur des volumes encore inférieurs.
Ce n’est pas un accident de parcours. C’est un déclassement structurel. À force d’hésitations, de transitions inachevées et d’absence de vision économique, la Tunisie s’est progressivement effacée du duel maghrébin. Le Maroc, lui, a planifié, investi et exécuté. Le match n’est plus serré. Et depuis longtemps déjà, il ne se joue plus à égalité.




