Un accord de paix a été signé à Washington le 4 décembre 2025 entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, sous l’égide des États-Unis. Présenté comme une tentative majeure pour mettre un terme à près de trois décennies de conflits meurtriers dans l’est de la RDC, cet accord ambitionnait d’ouvrir une nouvelle séquence diplomatique. Pourtant, avant même que l’encre ne sèche, la réalité du terrain est venue en souligner la fragilité.
Alors que les chefs d’État n’avaient pas encore officiellement scellé leur engagement, les tensions se sont brutalement ravivées avec la prise de la ville d’Uvira par l’AFC-M23, mouvement rebelle soutenu activement par le Rwanda. Cette offensive est intervenue quelques jours seulement après l’annonce, par Kigali, de son intention de retirer ses forces du territoire congolais.
Par Rodrigue Fénelon Massala
L’accord de Washington visait principalement à instaurer un cessez-le-feu permanent dans l’est de la RDC, à mettre fin à tout appui aux groupes armés, à garantir le retrait des forces rwandaises du territoire congolais et à mettre en place des mécanismes de vérification et de coordination sécuritaire. Or, dès ses premières semaines, il s’est révélé particulièrement précaire, marqué par une recrudescence des violences et une aggravation de la crise humanitaire.
Dans les faits, plusieurs engagements clés se sont avérés difficilement applicables, en particulier le retrait des forces rwandaises, censé intervenir rapidement après la signature. Retards, divergences d’interprétation entre Kinshasa et Kigali et dégradation accélérée de la situation sécuritaire ont largement compromis la mise en œuvre de l’accord.
La prise d’Uvira constitue un test décisif, et surtout un sévère avertissement. L’accord, encore fragile, a été mis à l’épreuve par une offensive d’envergure menée par le M23, avec un appui rwandais largement documenté. Lors de la réunion du Conseil de sécurité du 12 décembre, le représentant permanent du Rwanda a justifié l’intervention au Sud-Kivu par la nécessité de « protéger les Banyamulenge contre l’armée congolaise et burundaise », affirmant que ces populations avaient lancé des appels internationaux restés sans réponse.
Dans ce contexte, les rebelles du M23 ont pris, sans combats majeurs, la ville stratégique d’Uvira, à la suite du retrait tactique des Forces armées de la RDC (FARDC) dans cette zone frontalière du Burundi. Cette avancée marque un nouveau revers pour l’armée congolaise et ses alliés.
L’offensive a entraîné la mort de centaines de civils et le déplacement de milliers de personnes, aggravant une crise humanitaire déjà dramatique. Survenue immédiatement après la signature de l’accord, elle illustre l’écart entre les engagements diplomatiques pris à Washington — en présence du président américain Donald Trump — et la persistance des opérations militaires sur le terrain.
Plusieurs observateurs font état d’une implication directe des forces rwandaises, y compris de soldats en uniforme. Kigali continue de nier toute participation offensive, tout en reconnaissant une présence « défensive », un discours qui entretient la méfiance et alimente les tensions régionales.
Pourquoi l’accord de Washington est aujourd’hui menacé
L’une des failles majeures de l’accord réside dans l’absence du M23 parmi les signataires. Or, ce groupe contrôle désormais une large partie du terrain et impose son tempo militaire. Sans son intégration effective au processus, l’accord risque de demeurer théorique.
Par ailleurs, la présence rwandaise constitue un facteur central de déstabilisation. Les accusations portées par la RDC, les États-Unis et l’ONU convergent : soutien logistique, fourniture de matériel et présence éventuelle de troupes rwandaises aux côtés du M23. Kinshasa considère cette assistance comme une agression directe, ce qui affaiblit davantage la confiance entre les deux États. Le Burundi, allié de la RDC, exprime également ses inquiétudes face aux ambitions militaires du Rwanda, perçues comme une menace pour la stabilité régionale.
Des risques croissants pour la paix régionale
La situation dans l’est de la RDC dépasse désormais le cadre national. Les combats ont provoqué des flux massifs de réfugiés vers le Burundi, qui a fermé plusieurs points de passage frontaliers par crainte d’une extension du conflit. Des échanges de tirs et incidents transfrontaliers ont été signalés, renforçant les craintes d’un embrasement régional.
Face à cette détérioration, le Conseil de sécurité de l’ONU et plusieurs organisations régionales ont appelé au respect strict des accords de paix et au retrait des forces étrangères, redoutant une escalade impliquant plusieurs pays des Grands Lacs. Les relations entre Kigali et certains voisins, notamment Bujumbura, se sont nettement tendues.
Lors d’une séance publique du Conseil de sécurité, les États-Unis ont explicitement mis en cause le président rwandais, déclarant que « Paul Kagame a orchestré et mis en œuvre le plan de guerre ». Kigali a partiellement démenti ces accusations, affirmant agir à la demande de populations congolaises menacées. Un argument qui suscite de nombreuses interrogations, notamment sur la légitimité d’une intervention militaire transfrontalière.
Washington, se disant « extrêmement déçu », accuse par ailleurs Kigali de piloter le M23 et de déployer des missiles sol-air en territoire congolais.
Un retrait d’Uvira sous pression américaine
Sous la pression de Washington, présenté comme facilitateur de l’accord, des contacts ont été établis avec Kigali afin d’exiger la fin des combats à Uvira et le retrait des forces rwandaises ainsi que des éléments de l’AFC-M23.
Un communiqué annonçant le retrait « unilatéral » du M23/AFC de la ville d’Uvira, signé par Corneille Nangaa, chef du mouvement, a été rendu public. Selon plusieurs sources diplomatiques, cette annonce aurait été faite sur instruction directe du président Kagame, malgré la justification officielle évoquant une demande du médiateur américain.
En réalité, cette décision ferait suite à un échange téléphonique entre le vice-président américain J.D. Vance et Paul Kagame. Toutefois, le fait que Corneille Nangaa — non partie prenante à l’accord de Washington — signe le communiqué interroge sur la chaîne réelle de commandement. « Par cet acte, Nangaa s’affirme comme un relais de Kigali, tandis que Kagame apparaît comme l’interlocuteur direct de Washington », confie un diplomate régional sous couvert d’anonymat.
Il convient également de souligner que ce retrait annoncé demeure conditionnel, sans calendrier précis, laissant planer le doute sur sa mise en œuvre effective. Certains y verront une manœuvre tactique, d’autres une sortie habile d’une situation diplomatiquement intenable.
Ce recul ne résulte pas tant de l’accord de Washington que d’une pression américaine directe, rappelant un précédent marquant : en 2012, un simple appel du président Barack Obama à Paul Kagame avait suffi à provoquer le retrait des troupes rwandaises et des combattants du M23 de la ville de Goma, sans accord formel.
Une paix encore lointaine
Au regard de ces éléments, la fragilité de l’accord de paix entre la RDC et le Rwanda apparaît comme un facteur majeur de déstabilisation pour l’ensemble de la région des Grands Lacs. Faute d’un engagement politique sincère, régional et durable, le risque d’un embrasement aux conséquences humaines, sécuritaires et économiques graves demeure élevé.
L’accord de Washington, censé incarner un tournant historique, se heurte aujourd’hui à la dure réalité du terrain. À ce stade, la paix reste incertaine, et l’est de la RDC demeure l’épicentre d’une crise dont les répercussions dépassent largement ses frontières.




