Près de vingt ans après l’introduction historique de Maroc Telecom, la Bourse de Casablanca vient de tourner une page décisive. L’entrée en Bourse de la Société Générale des Travaux du Maroc (ou SGTM) , clôturée le 8 décembre, a déclenché un engouement rare : près de 173 000 souscripteurs, 171 milliards de dirhams (environ 17 milliards de dollars) de demandes, soit 34 fois l’offre initiale. Un record absolu qui dépasse le cadre financier pour devenir un véritable moment national, révélateur d’une émotion collective et d’une confiance renouvelée envers les champions marocains.
Si le public s’est autant mobilisé, c’est que SGTM n’est pas une entreprise comme les autres. Son empreinte se lit dans l’histoire contemporaine du Maroc : l’aéroport de Casablanca dans les années 1970, Dar As-Sikkah où se frappe la monnaie nationale, le ministère des Affaires étrangères à Rabat, les chantiers emblématiques de l’Université Mohammed VI Polytechnique, le futur Stade Hassan II ou encore le port Dakhla Atlantique. À l’international, le groupe a signé l’un des projets urbains les plus ambitieux de Côte d’Ivoire : la Baie de Cocody à Abidjan, d’un coût de 425 millions d’euros. Leader du BTP national selon Global 500 (édition 2025), avec un chiffre d’affaires de 11,1 milliards de dirhams (environ 1 milliard de dollars) en hausse de 15,4 %, le groupe dirigé par Hamza Kabbaj coche toutes les cases du champion familial solide, enraciné, crédible.
Un temps fort pour la Bourse de Casablanca
L’introduction record de la SGTM intervient dans un contexte de regain d’activité sans précédent à la Bourse de Casablanca. Après Cash Plus, autre champion familial détenu par les familles Amar et Tazi, qui a mobilisé 81 000 souscripteurs, SGTM signe la deuxième grande opération de 2025. En quelques mois, plus de 6 milliards de dirhams ont été levés, réveillant une place financière longtemps jugée atone. L’économiste Adnane Benchekroune y voit moins un phénomène ponctuel qu’une transformation profonde du capitalisme marocain, tandis que Mehdi Lahlou souligne le caractère stratégique de ce recours à la Bourse : avec les grands chantiers du Mondial 2030 et des délais de paiement publics particulièrement longs, le marché financier devient un outil vital pour les entreprises ambitieuses.
Les chiffres du Business Plan 2025–2031 de SGTM, consulté par Financial Afrik, confirment le timing parfait : un carnet de commandes de 16,6 milliards MAD fin 2024, enrichi de 20,5 milliards MAD supplémentaires au 31 mai 2025, et un pipeline potentiel de 15 milliards MAD par an sur 2026–2028. Selon une source chez BMCE Capital, le niveau cumulé avoisine désormais 35 milliards MAD, rendant l’opération non seulement opportune, mais nécessaire pour soutenir l’expansion du groupe. Cette effervescence redonne vie à une Bourse marocaine affaiblie par la crise de 2008 puis le choc Covid-19. Les IPO récentes — CFG Bank (23 000 investisseurs), TGCC (12 000), Vivendi (36 000), Vicenne, Cash Plus puis SGTM — témoignent d’un retour de la confiance, d’une amélioration des volumes et d’un regain d’intérêt des ménages, renforcés par la baisse progressive des taux.
Pour Zakaria Fahim, Managing Partner de BDO Maroc, l’introduction de SGTM illustre que les grands groupes familiaux marocains peuvent accéder à la cotation sans renier leur ADN entrepreneurial, tout en rappelant la nécessité d’une réforme de la fiscalité boursière, d’une simplification des procédures et d’une politique ambitieuse de market-making. Car le défi est immense : avec seulement 77 sociétés cotées et un rythme de 1 à 2 IPO par an, le Maroc devrait atteindre près de 20 introductions annuelles pour respecter les objectifs du Nouveau Modèle de Développement à l’horizon 2035.
Au regard des opérations Cash Plus et SGTM, une conclusion s’impose : la relance est bel et bien amorcée. Casablanca redevient une place vivante, attractive, et capable de mobiliser massivement l’épargne nationale au service de l’économie réelle. SGTM n’a pas seulement signé une IPO record : elle a ouvert la porte d’un cycle nouveau où les champions marocains semblent prêts à franchir, les uns après les autres, le Rubicon boursier. Le boom tant attendu semble enfin commencer.




