Pris dans la nasse de la concurrence internationale et de la montée de contextes anti-français, les grands groupes industriels tricolores peinent de plus en plus à maintenir leurs positions. Décryptage.
Au Burkina Faso, les activités distribution de Total Energies* viennent de tomber officiellement dans l’escarcelle de l’homme d’affaires et banquier Idrissa Nassa. Annoncée en février dernier, cette acquisition avait été finalisée quelques mois plus tard, en septembre dernier, entre Yacouba Saré, bras-droit du fondateur du conglomérat panafricain et Jean-Philippe Torrès, patron de la branche Marketing Services Afrique de la major française.
Si elle permet au magnat burkinabè de diversifier encore davantage son groupe fondé en 2019, cette opération marque, parallèlement, la fin de 54 ans de présence de Total au « Pays des Hommes Intègres ». La major pétrolière disposait de 170 stations-services dans tout le pays. Cette cession suit son départ du Mali, début 2025, après la vente de ses actifs dans ce pays à Coly Energy Mali, en partenariat avec Benin Petro.
Ce désengagement traduit la politique d’effacement progressif de Total-Energie de certains marchés africains jugés moins stratégiques. Une décision également motivée par le contexte « patriotique » voire « nationaliste », notamment au sein des trois membres de l’Alliance des Etats du Sahel (AES), mais qui reflète les difficultés auxquelles les groupes français sont confrontés en Afrique francophone, et au-delà.
Orano chassée du Niger
Car à ce départ s’en ajoutent d’autres qui, s’ils ne ressortent pas des choix des groupes hexagonaux eux-mêmes, n’en sont pas moins symptomatiques de la perte d’influence de la France économique. C’est le cas d’Orano au Niger. Après sa prise de pouvoir en 2023, la junte militaire emmenée par Abdourahamane Tiani a fait de l’ex-Areva sa principale cible sur fond de rapprochement avec la Russie. Des perquisitions avaient été menées rapidement après ce putsch dans les deux filiales – la Somaïr et la Cominak – avant qu’Orano, présente dans le pays depuis les années 1970, n’en perde le contrôle opérationnel. Une rupture brutale actée, en juin 2025, avec l’annonce de la nationalisation des deux sociétés. Annonce qui a suivi le retrait, en juin 2024, du permis d’exploitation du gisement d’Imouraren (nord) le plus volumineux gisement uranifère au monde.
Des litiges nés de cette décision devant les juridictions internationales, le Niger s’est d’ores et déjà vu interdire par le Cirdi (Centre International pour le Règlement des Différends relatifs à l’Investissement), la vente des stocks d’Orano encore présents localement en attendant une décision définitive dans cet épineux dossier. Jusqu’à présent, les productions d’Orano au Niger satisfaisaient 18% des besoins de la France en uranium. Les approvisionnement en yellow cake n’en sont, depuis, que plus fragilisés.
Eramet à la peine au Gabon
Autre groupe tricolore en difficulté, Eramet fait face, au Gabon, son fief, au réveil souverainiste des autorités de Libreville après la décision du président Brice Clotaire Oligui Nguema, en juin 2025, d’interdire l’exportation brute de manganèse. Objectif ? Favoriser d’ici 2029 l’émergence d’une industrie locale de transformation. Présent dans ce pays depuis plus d’un demi-siècle à travers la Comilog (Compagnie Minière de l’Ogooué), le groupe français entend maintenir son partenariat avec Libreville, ce qui suppose d’engager des investissements lourds sur sa mine de Moanda (sud-est) dans un contexte international qui ne s’y prête pas. Face aux cours mondiaux du minerai de manganèse défavorables, Eramet a d’ailleurs dû stopper, fin 2024, pendant plusieurs semaines, ses activités d’extraction en raison d’une baisse de la demande mondiale, notamment chinoise.
Faillites, ventes et autres cessions…
Cette actualité suit un long dépérissement des activités industrielles, bancaires et de services des enseignes tricolores en Afrique. En 2022, le groupe Bolloré a officiellement finalisé la cession de ses actifs portuaires et logistiques africains, via sa filiale Bollore Africa Logistics (BAL), à l’armateur italo-suisse MSC.Cette opération a stoppé, de facto, le projet de vaste boucle ferroviaire en Afrique de l’Ouest porté par l’homme d’affaires Vincent Bolloré, lequel a empoché au passage 5 milliards € au terme de cette transaction.
Alors que le secteur portuaire est devenu extrêmement concurrentiel et mobilisateur d’importants volumes de capitaux, le groupe basé à Puteaux, en banlieue parisienne, maintient sa présence à travers Canal + et Vivendi. La vente des activités portuaires a cependant réduit la voilure. Elle marque, en tous les cas, la fin de la présence tricolore dans ce secteur en Afrique après la faillite, en 2017, de Necotrans.
Fondé par Richard Talbot, décédé en 2013, cet autre groupe spécialisé dans le portuaire ainsi que la logistique pétrolière et minière a connu une véritable descente aux enfers due à de mauvais choix stratégiques, mais aussi à la guerre sans merci de Vincent Bolloré, son ennemi juré, en particulier sur l’un de ses bastions, le Port autonome de Conakry.
Quelques années auparavant, la France n’avait pas hésité à se séparer de plusieurs fleurons hérités de sa longue histoire avec le continent à l’instar de la société Dagris (ex-Compagnie Française de Développement des Textiles), qui gérait la filière structurée dans le coton et les oléagineux en Afrique de l’Ouest et centrale, et que Paris a préféré brader.
Désengagement des banques
Ces opérations soulignent un repli généralisé que les banques ne font que confirmer. Poussés par les règles de due dilligence et de compliance, BNP-Paribas et Société Générale ont vendu une majorité de filiales sur le continent convaincus, par ailleurs, par les trop faibles rendements et volumes d’affaires.
En 2022, BNP Paribas s’est désengagé du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Entre 2019 et 2020, elle était parvenue à revendre ses 47 % dans sa banque, au Gabon. Un an plus tard, en 2023, la Société Générale a suivi ce mouvement, sous la houlette de son patron Slawomir Krupa, en annonçant vouloir quitter le Tchad, la Mauritanie, le Congo-Brazzaville et la Guinée Equatoriale, mais aussi le Cameroun, le Ghana ou encore du Burkina Faso. Là encore l’homme d’affaires Idrissa Nassa, l’acquéreur du réseau Total-Energies au Burkina Faso, a saisi l’occasion pour se positionner et reprendre la Société Générale Cameroun (SGC) et la Société Générale au Tchad (SGT). Au Cameroun, l’Etat a fini par exercer une sorte de droit de péremption en se positionnant sur un deal encore en suspens à l’heure où s’écrivent ces lignes.
Ces opérations portent à une douzaine, le nombre de cessions d’actifs en Afrique pour le groupe basé à La Défense, quartier d’affaires en bordure de Paris. Au sud du Sahara, la Société Générale garde une présence en Côte d’Ivoire et au Sénégal, deux pays où les volumes d’investissements français tirent encore leur épingle du jeu.
Un contexte de désengagement devrait planer sur le prochain sommet Afrique-France organisé, pour la première fois depuis celui de Montpellier (2021), en mai 2026, au Kenya. Paris tente actuellement de mobiliser tous les leviers pour inverser la tendance, en particulier en s’ouvrant aux puissances sous-régionales (Angola, Nigéria, Ethiopie, Kenya…).
Notes de la Rédaction
TotalEnergies s’est retiré entre autres de la Centrafrique et de la Mauritanie. En RCA, les actifs de TotalEnergies sont transférés en août 2023 à Rochefort International, une société britannique détenue par le banquier français Enguerrand Rochefort. L’entreprise est rapidement rebaptisée TransAfrica Market Oil (TAMOIL).
Société Générale : Contrairement au Maroc où Société Générale a trouvé acquéreur en la personne de Moulay Hafid Elalamy, la cession des filiales de Côte d’Ivoire, du Sénégal et du Cameroun n’ont pas encore abouti, ces trois pays préférant une reprise par des actionnaires locaux.




