Lundi 2 novembre 2026

Accès Premium FR · EN

Finance africaine — depuis 2013

Les dernières heures d’Umaro Sissoco Embaló au pouvoir : récit d’un coup d’État étrange et d’un processus électoral suspendu

Par Rodrigue Fenelon Massala. Le 23 novembre 2025, la Guinée-Bissau s’est rendue aux urnes pour des élections présidentielle et législatives organisées par la Commission nationale électorale (CNE), dans un climat de défiance extrême. L’opposition historique — le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) — ainsi que son leader, Domingos Simões…

La veille et le matin même du putsch, Embaló avait tenu de longues réunions avec son chef d’état-major particulier, le général Biague Na Ntan, aujourd’hui présenté comme l’un des instigateurs du coup de force.

Par Rodrigue Fenelon Massala.

Le 23 novembre 2025, la Guinée-Bissau s’est rendue aux urnes pour des élections présidentielle et législatives organisées par la Commission nationale électorale (CNE), dans un climat de défiance extrême. L’opposition historique — le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) — ainsi que son leader, Domingos Simões Pereira, ont été exclus du processus électoral. Une décision très critiquée par la société civile. À la suite de cette exclusion, Simões Pereira a renforcé son alliance avec les héritiers de Kumba Ialá (orthographe officielle), figure politique d’origine balante, communauté qui représente une part majeure des effectifs de l’armée bissau-guinéenne.

Le président Umaro Sissoco Embaló, battu aux législatives un an plus tôt, avait dissous le Parlement. À la surprise générale, il a prolongé son mandat au-delà de son terme constitutionnel en invoquant de supposées tentatives de coup d’État. Il avait initialement déclaré — sur les conseils de son épouse, selon ses propres mots — qu’il ne briguerait pas de second mandat. Il s’est finalement ravisé. La campagne fut particulièrement tendue. Embaló, après avoir neutralisé plusieurs candidatures majeures, se pensait en position de force face au candidat de la coalition PAI–Terra Ranka, Fernando Dias. Mais, dans la nuit du 23 au 24 novembre, les premières tendances issues des urnes ont mis en difficulté le président sortant. Le 24 au soir, sur neuf régions, Dias arrivait en tête dans sept, Embaló dominait deux régions, et les deux candidats étaient au coude-à-coude dans la capitale. Les nuits d’Embaló s’allongeaient.

Il envisageait désormais un second tour. Entre-temps, chacun des deux prétendants s’est déclaré vainqueur. Les résultats préliminaires devaient être dévoilés le 27 novembre. C’est dans ce contexte chaotique qu’un groupe de soldats, réputés proches d’Embaló, a tenté de prendre le contrôle des bureaux de la CNE.


Une journée de chaos orchestrée par le metteur en scène Embaló

Le 26 novembre, des tirs éclatent aux abords du palais présidentiel et des institutions électorales. Des soldats lourdement armés prennent les points d’accès stratégiques de la capitale. Pendant ce temps, Embaló contacte directement Jeune Afrique et plusieurs médias, se présentant comme victime d’un coup d’État. Il appelle également Claudia Sassou-Nguesso, fille et conseillère du président congolais Denis Sassou-Nguesso, pour « l’informer » de la situation — un comportement étrange pour un chef d’État supposément renversé.

Dans l’après-midi, un groupe d’officiers se réclamant du Haut Commandement Militaire pour la Restauration de l’Ordre apparaît à la télévision publique et annonce :

  • la destitution et l’arrestation du président Embaló ;
  • la suspension immédiate du processus électoral ;
  • la fermeture des frontières terrestres, aériennes et maritimes ;
  • l’instauration d’un couvre-feu ;
  • l’interruption des programmes médiatiques.

Peu après, Embaló confirme lui-même avoir été « déposé ». Selon des sources militaires, il serait détenu à l’État-major, affirmant être « bien traité ».

Les putschistes évoquent la découverte d’un complot impliquant « politiciens, narcotrafiquants et étrangers » visant à manipuler les résultats électoraux.
Mais l’enchaînement des faits intrigue : la veille et le matin même du putsch, Embaló avait tenu de longues réunions avec son chef d’état-major particulier, le général Biague Na Ntan, aujourd’hui présenté comme l’un des instigateurs du coup de force.

Le paradoxe demeure : un président renversé qui annonce lui-même le coup d’État aux médias, et un chef militaire proche de lui parmi les meneurs. Plusieurs observateurs — y compris un habitant de Bissau que nous avons contacté — s’interrogent : « Embaló n’a-t-il pas créé lui-même les conditions du pronunciamiento ? L’avenir nous édifiera. »

L’arrestation effectuée avant la publication des résultats nourrit la thèse d’un coup d’État préventif destiné non pas à « empêcher une fraude », mais à éviter une alternance.


Réactions nationales et internationales

Le choc est immédiat.
L’Union africaine (UA) condamne l’arrestation et exige la libération « immédiate et sans condition » d’Embaló.
L’Union européenne (UE) appelle à un retour rapide à l’ordre constitutionnel et à la reprise du dépouillement des votes.

Le pays est désormais dirigé par le Haut Commandement militaire. Le général Horta N’Tchanha (dit N’Tam), commandant de l’armée de terre, est désigné chef de la transition. Le scrutin présidentiel et législatif est suspendu jusqu’à nouvel ordre.


Le rôle des dirigeants africains dans la libération d’Embaló

Plusieurs chefs d’État africains — Denis Sassou-Nguesso, Alassane Ouattara, Brice Clotaire Oligui Nguema — multiplient les pressions diplomatiques. Ils tentent de convaincre le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, un moment injoignable, d’accueillir temporairement Embaló.

Mais ailleurs, notamment à Luanda, Praia et Lisbonne, la préoccupation est différente.
Le président angolais João Lourenço, proche du PAIGC via les relations historiques MPLA–PAIGC, se montre très sceptique quant aux motivations du putsch. Il exige la libération de Domingos Simões Pereira.
Le Premier ministre cap-verdien et les autorités portugaises réclament la publication des résultats et dénoncent une interruption du processus démocratique.

Au Sénégal, Ousmane Sonko insiste également sur la nécessité de dévoiler les résultats des scrutins et condamne une intervention militaire « confiscatoire ».


Un pays piégé dans le cycle infernal des coups de force

Les tirs, l’arrestation du président, la suspension des élections… Tout rappelle un schéma devenu tristement familier en Guinée-Bissau :
des élections contestées → tension institutionnelle → intervention militaire.

Pour de nombreux Bissau-Guinéens, ces événements ne surprennent plus.
Mais ils ravivent le traumatisme d’une nation qui peine à stabiliser sa démocratie depuis l’indépendance.

L’enchaînement des faits — et surtout l’arrestation avant la publication des résultats — fait craindre un coup de force destiné à empêcher une alternance politique. Le terme « restauration de l’ordre » semble davantage un écran de fumée qu’une ambition institutionnelle.

Sans un accord politique national solide ou une pression internationale forte, le pays risque de replonger dans une nouvelle spirale de crises, d’irrégularités institutionnelles et d’instabilité chronique.

Financial Afrik Premium