Caire, 24 octobre 2025. Quand le Zimbabwe, ravagé par l’hyperinflation, criblé de dettes et placé sous sanctions internationales, a vu toutes les institutions financières internationales tourner le dos, une seule est restée : Afreximbank.
Sous la houlette de Benedict Oramah, qui fait ses adieux à la banque ce 24 octobre 2025 au Caire, l’institution fondée en 1993 s’est imposée comme le pilier financier du panafricanisme économique, incarnant une idée simple et puissante : le risque africain mérite d’être assumé par les Africains eux-mêmes.
Une décennie de mutation stratégique
Arrivé à la présidence en 2015, Benedict Oramah a transformé Afreximbank d’une banque d’import-export en une banque de développement continentale.
L’année 2016 marque le tournant : la banque sort de sa spécialisation commerciale pour financer le développement dans toutes ses dimensions — industries, infrastructures, santé, agriculture, commerce intra-africain.
Résultat : le total du bilan, inférieur à 10 milliards USD en 2015, dépasse aujourd’hui les 42 milliards USD. Les fonds propres atteignent 7,3 milliards USD, tandis que les engagements cumulésexcèdent 22 milliards USD en 2024.
Présente dans plus de 50 pays, Afreximbank finance à la fois les banques commerciales, les grandes entreprises industrielles, et les États confrontés à des contraintes de liquidité. Sa capacité d’intervention rapide et son modèle de décision décentralisé en ont fait la banque du dernier recours africain.
Le Zimbabwe, symbole de la fidélité d’Afreximbank
C’est au Zimbabwe que le courage institutionnel d’Oramah a trouvé son expression la plus éclatante.
Alors que toutes les grandes institutions se retiraient, Afreximbank a maintenu sa présence et son soutien :
- 2019 : une ligne de crédit de 500 millions USD pour stabiliser le système de change et assurer les importations vitales (carburant, blé, médicaments).
- 2020 : une facilité d’urgence de 250 millions USD pour financer la réponse sanitaire et les achats liés à la pandémie.
- 2022 : un programme de 400 millions USD pour la réhabilitation du secteur énergétique et minier, notamment via la ZESA Holdings et la Zimbabwe Mining Development Corporation.
- Appui au projet de raffinerie d’or Fidelity Gold Refiners, pierre angulaire de la stratégie nationale de valorisation locale.
Au total, plus d’1,2 milliard USD ont été engagés au Zimbabwe sur la décennie — un geste de foi dans un pays abandonné par les marchés internationaux.
De la Covid-19 à la ZLECAf : le banquier du continent
Durant la pandémie, quand l’Afrique se voyait exclue des circuits d’approvisionnement en vaccins, Afreximbank a joué un rôle décisif.
Sous la direction d’Oramah, la banque a mis en place une ligne de financement de 2 milliards USD au profit de l’AVAT (African Vaccine Acquisition Trust), permettant à plus de 30 pays africainsd’obtenir des doses via la plateforme Africa CDC.
Cet épisode a consacré Afreximbank comme instrument de souveraineté financière et sanitaire du continent.
Sur le plan structurel, la banque est aussi devenue le bras financier de la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine).
Elle a mobilisé plus de 6 milliards USD pour soutenir la mise en œuvre de l’accord, notamment à travers un Fonds d’ajustement destiné à accompagner les États et les entreprises dans la transition vers le marché unique.
Elle a également lancé le PAPSS (Pan-African Payment and Settlement System), un système de paiement intra-africain en devises locales qui réduit la dépendance au dollar et fluidifie les échanges intra-continentaux.
Le pari du Soudan du Sud et l’ouverture vers les zones à risque
Dans la logique de “development through engagement”, Benedict Oramah a étendu l’action de la banque vers les économies fragiles.
Le Soudan du Sud, déchiré par des années de guerre, a ainsi bénéficié du premier financement international structuré par Afreximbank — une opération pionnière suivie plus tard par HSBC et d’autres institutions.
Cette approche — intervenir là où personne ne veut aller — est devenue la signature d’Afreximbank sous Oramah.
Un héritage et une succession sous haute vigilance
Son successeur, George Elombi, hérite d’un bilan impressionnant et d’un défi immense.
Il devra préserver la solidité financière du modèle face à la multiplication des défauts souverains, tout en convainquant les agences de notation du caractère unique d’Afreximbank : une banque multilatérale africaine de premier rang, opérant sous conventions d’État et détentrice de créances saines, hors restructuration.
Avec 42,5 milliards USD d’actifs, un capital autorisé porté à 25 milliards USD, et 164 actionnaires(dont 64,5 % d’États africains et institutions régionales), Afreximbank est aujourd’hui la première banque multilatérale africaine par le volume d’engagements.
En ce 24 octobre 2025, Benedict Oramah quitte la présidence après dix années d’un magistère exceptionnel.
De la pandémie à la ZLECAf, du Zimbabwe au Soudan du Sud, il laisse derrière lui une institution robuste, crédible et respectée.
Une banque qui a prouvé, chiffres à l’appui, que le courage et la vision peuvent être des leviers de développement.
Et qu’en Afrique, l’audace peut valoir autant que le capital.




