Les faits : L’île Maurice a officiellement été choisie fin septembre 2025 par le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP) pour abriter le siège de l’Africa Credit Rating Agency (AfCRA). Cette décision fait suite à l’approbation, en juillet 2024 lors de la 44ᵉ session ordinaire de l’Union africaine, de la création d’une agence de notation africaine indépendante, portée par le secteur privé et financièrement autonome. L’AfCRA vise à offrir des évaluations plus équilibrées, contextualisées et crédibles des économies africaines, en complément — voire en alternative — aux grandes agences internationales existantes. Le MAEP, agissant sous mandat de l’Union africaine, avait invité les États membres à soumettre leurs candidatures en mettant en avant leur stabilité politique, la qualité de leur cadre réglementaire, leurs infrastructures et leurs ressources humaines.
L’opinion : une agence de notation pour quoi faire ?
Nous l’écrivions déjà il y a quelques mois sur ces colonnes : au malade, il ne sert à rien de réinventer le thermomètre. Or, c’est exactement ce que propose Addis-Abeba à grand renforts de publicité.
L’Africa Credit Rating Agency (AfCRA), soutenue par l’Union africaine, se présente comme une réponse aux « injustices » supposées des grandes agences occidentales — Moody’s, S&P et Fitch. Mais l’initiative trahit une confusion entre souveraineté et crédibilité. Car la notation, dans sa nature est destinée avant tout à l’investisseur, porteur de capitaux, qui vise à évaluer correctement le risque encouru en présentant l’argent à tel ou tel Etat, entreprise ou autre. La notation repose donc sur la confiance du marché et non celle des Etats, non sur le patriotisme institutionnel. L’argument selon lequel les agences occidentales exagèrent le risque Afrique est recevable. Là n’est pas le débat. Mais pour y remédier, l’Afrique a besoin d’un marché de capitaux suffisamment profond pour jouer le rôle d’une alternative par rapport au marché international de la dette. Dans ce lointain marché, c’est l’investisseur qui dicte les régles. L’opinion du créancier l’emporte sur celle du débiteur.
L’investisseur, qu’il soit BlackRock, Fidelity ou Carlyle, ne suit pas un drapeau, mais plutôt le tableau des risques de défaut déterminé par des agences proches suivant une relation éprouvée pendant des décennies de données et de défauts.
Le piège de la bureaucratie continentale
Sous couvert d’intégration financière, le projet AfCRA risque surtout de se transformer en une nouvelle planque pour fonctionnaires internationaux, coupée du réel et des marchés. Cette agence même si elle est portée, dit-on, par des capitaux privés, sera de par son acte de naissance, inévitablement exposée aux pressions politiques de ses propres actionnaires. Comment, dès lors, prétendre à l’indépendance ? ? Ce que l’Afrique risque de créer, c’est un instrument de communication, pas une boussole pour les investisseurs.
Des agences africaines crédibles existent déjà
Il serait injuste de prétendre que le continent manque de savoir-faire. Des acteurs comme Bloomfield Investment, GCR Ratings, Agusto & Co., ont démontré leur capacité à lire le risque africain de l’intérieur. Leurs analyses des actifs locaux, souvent plus fines que celles de leurs consœurs occidentales, sont exprimées en tenant compte des enjeux du terrain: volatilité politique, fragilité budgétaire, gouvernance des entreprises publiques, et surtout le risque exprimé en monnaie locale — un point aveugle des agences internationales. Mais leur influence demeure confinée aux marchés domestiques.
L’urgence : des marchés, pas des symboles
Plutôt que de créer une énième structure continentale, l’Afrique gagnerait à approfondir et interconnecter ses marchés de capitaux et faire de ses 17 petites Bourses une grande Bourse. C’est le préalable à toute crédibilité financière et au vrai décollage des fonds de pension et des compagnies financières solides . L’expérience de l’UEMOA est à cet égard éclairante. Grâce à la réforme de 2007, deux agences de notation ont été agréées, permettant aux émetteurs notés «Investment Grade » de substituer la garantie par la notation. Résultat : un marché plus fluide, plus compétitif, plus transparent. Reproduire cette réussite à l’échelle du continent suppose une volonté politique autrement plus ambitieuse : lever les obstacles réglementaires, harmoniser les fiscalités, mutualiser les infrastructures de marché.
C’est en drainant l’épargne des fonds de pension, des compagnies d’assurance et des ménages vers les obligations d’État et d’entreprises que se construira une véritable souveraineté financière africaine. La crédibilité ne s’achète pas, elle se construit. Une agence de notation n’est qu’un miroir. Si l’image qu’elle renvoie déplaît, c’est rarement le miroir qu’il faut casser. Ce n’est pas en inventant une « notation africaine » que le risque de défaut s’effacera, ni que les écarts de taux se réduiront. La crédibilité d’une signature africaine passera par des statistiques fiables, des régulateurs indépendants, des marchés liquides et une discipline budgétaire assumée. Tant que ces préalables n’existeront pas, AfCRA ne sera qu’une institution de plus, bureaucratique, lente et décorative — une illusion de puissance dans un océan de dépendance.
Bref, la souveraineté n’est pas un slogan. L’Afrique n’a pas besoin d’une agence pour dire qu’elle va bien. Elle a besoin d’un marché pour le prouver. Créer AfCRA aujourd’hui dans un système de balkanisation des marchés financiers africains, de faible profondeur, c’est bâtir une façade coûteuse pas sans fondations. Une souveraineté de papier pour masquer l’absence de leviers réels. Tant que les marchés africains ne seront pas connectés, tant que la donnée restera opaque, tant que la discipline financière cédera devant la démagogie, aucune agence, aussi africaine soit-elle, ne pourra crédibiliser le risque africain.




