Le gouverneur de la Banque centrale d’Éthiopie, Mamo Esmelealem Mihretu, a jeté l’éponge le 3 septembre. Officiellement, il part « pour poursuivre d’autres passions et défis ». Officieusement, son départ s’apparente à un désaveu politique, tant le moment choisi surprend. Nommé en janvier 2023, ce technocrate formé à l’école des bailleurs internationaux aura tenu deux ans et demi avant de céder à la pression.
Son mandat restera associé à un agenda de réformes aussi courageux que controversé : indépendance accrue de l’institution monétaire, ouverture du secteur bancaire aux étrangers, lancement de l’Ethiopian Securities Exchange, libéralisation progressive du birr et explosion des paiements digitaux. À mettre aussi à son actif : des réserves de change triplées et une inflation réduite à un plancher de sept ans. Une prouesse, saluée par les observateurs internationaux, mais qui a fait grincer des dents en interne.
Car dans le bras de fer entre discipline monétaire et impératifs politiques, Mihretu aura fini par incarner l’homme de trop. Le birr, en perte de vitesse ( une dépréciation de 12 et 13% par rapport au dollar depuis le début de l’année) , les négociations âpres avec le FMI et les créanciers détenteurs de l’Eurobond du pays, les ajustements douloureux : autant de dossiers brûlants qui ont transformé son gouvernorat en terrain miné. L’« inattendu » de son départ, selon Addis Standard, ne masque pas le fait que la Banque centrale, en Éthiopie comme ailleurs en Afrique, reste une institution éminemment politique.
Une constante africaine : les gouverneurs sous pression
L’Éthiopie n’invente rien. L’Afrique enregistre, ces dernières années, une série de démissions ou de limogeages de gouverneurs devenus encombrants. Au Nigeria, Godwin Emefiele a payé cher sa politique de contrôle du naira et sa proximité avec le pouvoir, avant d’être écarté en 2023. Au Ghana, Ernest Addison a traversé la tempête des eurobonds et du programme FMI, sous le feu nourri de l’opposition. En Zambie, les changements fréquents de gouverneurs ont révélé l’instabilité d’un pays plombé par la dette. Partout, la même équation : entre les exigences d’orthodoxie des bailleurs et les urgences politiques nationales, les gouverneurs marchent sur une corde raide.
Du reste, la démission de Mihretu ouvre une zone de turbulence. Le pays, étranglé par la dette (estimée à 60 milliards de dollars, soit plus de 200% des exportations du pays contre une limite de 140% fixée par le FMI) et les pénuries chroniques de devises, reste engagé dans des discussions cruciales avec ses créanciers. Qui pour prendre le relais ? La succession à la Banque centrale sera déterminante, car elle dira si Addis-Abeba poursuit sur la voie des réformes courageuses ou si elle opte pour un retour au statu quo, au risque de retomber dans le cycle inflationniste et la fuite des capitaux.
