Cinq ans après le renversement d’Ibrahim Boubacar Keïta (août 2020) puis la consolidation du pouvoir par le colonel Assimi Goïta, l’économie malienne présente un visage paradoxal : une résilience réelle malgré des chocs politiques, sécuritaires et climatiques à répétition, mais un potentiel encore bridée par l’incertitude réglementaire, la cherté du financement domestique et la dépendance minière. Les années 2022–2024 auront été décisives. Les sanctions de la CEDEAO et de l’UEMOA au premier semestre 2022 ont coupé Bamako du marché régional des titres publics et du système financier, provoquant des arriérés et des défauts techniques sur la dette émise dans l’Union ; l’accès a été rétabli après la levée des sanctions en juillet 2022, mais au prix d’un renchérissement durable des coûts de financement et d’une confiance entamée des investisseurs régionaux.
Sur la trajectoire de croissance, les estimations convergent sur une économie qui a tenu, mais loin de son potentiel. Le FMI estime la croissance réelle à 4,7 % en 2024, plombée par une crise électrique, des inondations et une baisse de la production d’or, avec une remontée projetée à 5,0 % en 2025 si le secteur minier normalise ses opérations ; la Banque mondiale est plus prudente et situe 2024 autour de 3,7 %, avant un profil voisin de 4–4,5 % à l’horizon 2026. Autrement dit, le Mali n’est pas en récession, mais il n’a pas enclenché la phase d’accélération qui ferait basculer l’emploi et les revenus.
La politique budgétaire a fait feu de tout bois dans un environnement de trésorerie tendu. Le déficit s’est contracté en 2024 grâce à une meilleure mobilisation des recettes (y compris des paiements exceptionnels des secteurs minier et télécoms) et à une discipline sur les dépenses courantes ; le FMI le chiffre à 2,6 % du PIB en 2024, quand la Banque mondiale retient 3,5 %, un écart qui tient aux périmètres de mesure et aux hypothèses d’exécution. Pour 2025, le FMI anticipe un déficit qui se rouvre à 3,4 % (dépenses liées aux inondations), l’objectif officiel restant l’ancrage UEMOA à 3 % à moyen terme. La dette publique, elle, a poursuivi sa lente ascension pour atteindre ~57 % du PIB en 2024, avec une part domestique plus lourde et des taux à un an qui ont flirté avec 9 % sur le marché régional.
L’arrimage monétaire à l’UEMOA — confirmé malgré l’annonce de retrait « immédiat » de la CEDEAO en janvier 2024 — a offert une ancre de stabilité des prix et du change, mais n’a pas empêché l’inflation de mordre en 2022 avant de refluer à ~1,2 % en 2024 ; la politique de la BCEAO est restée restrictive (taux directeurs inchangés depuis décembre 2023) dans un contexte de réserves de change régionales comprimées. Cette configuration a soutenu le pouvoir d’achat sans résoudre la contrainte de l’électricité, devenue macroéconomique.
Côté financement externe, la relation avec les bailleurs a repris de la texture mais reste pragmatique. En avril 2025, le FMI a approuvé un décaissement d’urgence de 129 millions de dollars via la Facilité de crédit rapide pour répondre aux besoins de balance des paiements liés aux inondations. Le diagnostic de l’Article IV 2025 reste clair : consolider les recettes (notamment minières), discipliner les entreprises publiques — à commencer par Énergie du Mali — et lever l’incertitude réglementaire pour ré-attirer l’investissement privé.
L’investissement direct étranger s’est maintenu autour de 2,5–3,2 % du PIB sur 2023–2024, porté par les mines. Sur l’or, poumon historique, 2024 a vu un trou d’air — fermeture temporaire de Loulo-Gounkoto chez Barrick, saisies de cargaisons, litiges fiscaux — avant une perspective de reprise graduelle en 2025 si les accords se mettent en œuvre ; le ministère des Mines table sur un rebond de la production industrielle à environ 54,7 tonnes, contre 51,7 tonnes en 2024. Dans le même temps, le lithium a changé l’équation : l’accord de mai 2024 avec Ganfeng sur Goulamina (hausse de la part de l’État à 35 %, implantation d’une usine de spodumène) doit rapporter 110–115 milliards FCFA par an selon les autorités, alors que l’opérateur chinois a pris le contrôle intégral du projet après le retrait de l’australien Leo Lithium. La montée en puissance du lithium ne compensera pas mécaniquement les aléas de l’or, mais elle diversifie enfin la base exportatrice.
Le signal-prix adressé par le risque souverain reste franchement dissuasif. Du côté des grandes agences internationales, la dernière décision publique connue est l’affirmation de la note souveraine par Moody’s à Caa2 avec perspective stable (juin 2024), un palier de crédit très spéculatif qui traduit la faiblesse institutionnelle, la sensibilité aux chocs et l’accès inégal aux financements concessionnels. Les émetteurs et gérants régionaux, eux, arbitrent au jour le jour sur la base des adjudications UMOA, où la prime de risque malienne s’est élargie depuis 2022.
Au plan extérieur, le retrait annoncé de la CEDEAO et la création de la Confédération des États du Sahel (AES) accroissent l’incertitude d’ensemble : même si l’appartenance à l’UEMOA est maintenue, la redéfinition des régimes commerciaux et des mobilités avec les voisins non-UEMOA de la région peut introduire des frictions de court terme dans les chaînes d’approvisionnement et les échanges de services, au moment où la région traverse une phase de resserrement financier.
Le bilan, pour l’heure, est celui d’un « atterrissage contrôlé » mais étroit. Les autorités ont limité la casse budgétaire, sécurisé des appuis d’urgence et cherché à renégocier la rente minière à l’avantage du Trésor. Mais trois verrous demeurent : la sécurité, la fiabilité énergétique et la prévisibilité réglementaire. Tant que les mineurs d’or et de lithium opèrent par à-coups, que la compagnie d’électricité accumule pertes et délestages et que la signature de l’État se paie 200–300 points de base plus cher que la moyenne UEMOA, la croissance restera sous-optimalement volatile et l’investissement privé restera sélectif. Le programme de réformes prôné par le FMI — élargissement de l’assiette fiscale, gouvernance des entreprises publiques, stabilité des règles —, s’il est mené sans zigzag, peut rapprocher le déficit des 3 % UEMOA en 2026, ramener l’inflation vers 2 % et lisser la prime de risque. À défaut, le pays restera tributaire d’une rente minière capricieuse et d’une liquidité régionale de plus en plus exigeante.
En synthèse, cinq ans de gouvernance militaire n’ont ni effondré l’économie ni libéré son potentiel. Le Mali tient grâce à son ancre monétaire, à sa paysannerie et à ses mines ; il ne décollera que par la sécurité, l’électricité et la règle du jeu. À Bamako, le pari de la souveraineté économique se jugera moins aux discours qu’à la capacité de faire converger les déficits, d’ouvrir le robinet de l’investissement privé et de transformer l’or et le lithium en infrastructures, en emplois formels et en confiance mesurable — celle qui finit par se lire sur les adjudications et, un jour, sur la notation.
