De Pretoria à Libreville, la ZLECAf freinée par le réveil des nationalismes
Le gouvernement du président Brice Clotaire Oligui Nguema a annoncé l’interdiction pour les étrangers – principalement des Camerounais, Nigérians, Maliens et autres ressortissants ouest-africains – d’exploiter les petits commerces. Présentée comme une mesure de protection des opérateurs nationaux, cette décision s’inscrit dans une stratégie de « gabonisation » des circuits économiques urbains. En toile de fond, un calcul politique : séduire un électorat urbain souvent hostile à la concurrence étrangère dans le commerce de détail, un secteur où la marge bénéficiaire moyenne peut atteindre 20 % mais où les loyers et les charges pèsent lourdement sur les marges.
Après l’annonce au Conseil des ministres, mardi 12 août, le gouvernement du Gabon a décidé d’interdire aux expatriés d’exercer certains petits métiers. Cela pour lutter contre le chômage et prendre progressivement le contrôle de la petite économie du pays. Désormais, les étrangers vivant au Gabon sont interdits d’exercer le commerce de proximité, l’envoi et la réparation de téléphones et de petits appareils, la coiffure et les soins esthétiques de rue. De même pour l’orpaillage artisanal, l’achat de récoltes, exploitation de petits ateliers ou machines de jeux.
Selon la presse gabonaise, les tensions actuelles trouvent leur origine dans l’attribution de places dans un marché récemment inauguré à Lambaréné à des commerçantes étrangères, majoritairement originaires d’Afrique de l’Ouest, au détriment de nombreuses vendeuses locales. Cette situation a alimenté des accusations d’« injustice sociale » et ravivé des tensions identitaires.
Les Gabonais sont partagés sur l’efficacité de la mesure. Cette décision illustre une tendance plus large sur le continent, où la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entrée en vigueur en 2021 et censée créer un marché unique de 1,3 milliard d’habitants pour un PIB combiné de plus de 3 000 milliards de dollars, se heurte à des réflexes nationalistes. Le Gabon s’inscrit dans une liste déjà longue. En Afrique du Sud, le Black Economic Empowerment (BEE) conserve son rôle d’outil de redistribution économique, mais dans un contexte de chômage de masse (plus de 32 %), le discours politique devient plus exclusif. Des figures comme Herman Mashaba, ancien maire de Johannesburg (2016-2019), connu pour ses positions libérales sur l’économie et fermes sur l’immigration, prônent l’expulsion de commerçants mozambicains, zimbabwéens ou nigérians, tandis que les émeutes xénophobes de 2019 et 2021 ont fait respectivement 62 et 354 morts.
Dans le Maghreb, la Tunisie a durci ses restrictions administratives après les déclarations de Kaïs Saïed en 2023 sur un prétendu « plan de changement démographique » lié à l’immigration subsaharienne. En Algérie, les expulsions cycliques de travailleurs maliens et nigériens dans le Sud visent officiellement la régulation de l’emploi mais touchent des secteurs clés comme le BTP et l’agriculture. En Tanzanie, la politique héritée de John Magufuli impose toujours des quotas stricts pour la main-d’œuvre étrangère et un capital local minimum de 51 % dans certains secteurs. Ces règles, appliquées avec rigueur, affectent directement les entrepreneurs kényans, ougandais et congolais, alors même que le commerce bilatéral avec le Kenya dépassait 900 millions de dollars en 2021.
Au Nigeria, les interdictions périodiques d’importations de riz, de textile ou de ciment frappent également les voisins de la CEDEAO, tandis qu’en Côte d’Ivoire, le discours sur l’« ivoirité économique » ressurgit lors des tensions sociales, souvent à l’approche des échéances électorales. Résultat : le commerce intra-africain stagne toujours à 15 % des échanges totaux du continent, loin des 65 % observés au sein de l’Union européenne. Entre réglementations discriminatoires, quotas arbitraires et délais douaniers sélectifs, les « barrières invisibles » fragilisent l’intégration économique et risquent de réduire la ZLECAf à un texte juridique dépourvu de portée réelle.
