Une pétition officielle a été déposée auprès de la CEDEAO par un groupe de juristes britanniques et gambiens, dirigé par l’ancien procureur en criminalité financière Ousman F. M’Bai, apprend de sources médiatiques. L’initiative vise à dénoncer ce que les pétitionnaires décrivent comme une « stratégie délibérée d’exclusion » de la Gambie des importantes ressources pétrolières situées dans le champ offshore transfrontalier de Sangomar, exploité par le Sénégal et la société australienne Woodside Energy.
D’après le média gambien The Fatu Network, la pétition adressée au président de la Commission de la CEDEAO accuse directement le gouvernement sénégalais, sa compagnie pétrolière Petrosen, Woodside Energy, ainsi que FAR Ltd, d’avoir activement manœuvré pour empêcher la Gambie d’accéder à sa part équitable de ce réservoir. Les auteurs du recours évoquent des violations des dispositions de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), qui impose aux États de coopérer dans la gestion des ressources maritimes partagées.
« Le réservoir sous Sangomar ignore les frontières politiques, mais le silence et les manœuvres des acteurs étatiques ont créé une frontière artificielle et injuste », a dénoncé Ousman F. M’Bai, cité par The Fatu Network.
La CEDEAO également mise en cause
La pétition ne s’arrête pas là. Elle remet en question un « rôle indirect » joué par la CEDEAO elle-même. Présente en Gambie depuis 2017 à travers sa force d’intervention ECOMIG, déployée pour stabiliser le pays après la chute de Yahya Jammeh, l’organisation régionale est en effet accusée d’avoir laissé s’installer une forme d’influence sénégalaise sur les institutions gambiennes.
Toujours selon le média gambien, M. M’Bai affirme que des agents sénégalais auraient acquis une influence indue dans les sphères décisionnelles gambiens, en particulier dans le secteur stratégique des ressources naturelles. Reprochant à la CEDEAO son manque de supervision, et estimant qu’elle a permis, sans le vouloir, la marginalisation de la Gambie dans un dossier aussi vital que celui de l’exploitation pétrolière.
Des ajustements maritimes discrets
L’un des points les plus sensibles de la pétition concerne une modification discrète des limites du bloc A2, situé dans les eaux territoriales gambiennes. Cette révision, intervenue en 2023, aurait coïncidé avec le retrait de FAR Ltd du pays et une révision parallèle du code maritime sénégalais.
Résultat, plusieurs zones à fort potentiel pétrolier Bambo-1, Soloo, Soloo Deep et Panthera — ont été exclues des futures négociations, bien qu’elles soient évaluées à plus d’un milliard de barils de pétrole récupérable, selon des sources géologiques citées dans la pétition.
« Cette démarcation illégale prive la Gambie de sa souveraineté », soutient M. M’Bai dans ses déclarations relayées par The Fatu Network. « Elle crée une zone tampon tacite qui profite au Sénégal et à ses partenaires. »
Un silence institutionnel prolongé
Toujours d’après The Fatu Network, de nombreux courriers ont été envoyés par Ousman M’Bai aux différentes parties concernées — les ministères sénégalais, Petrosen, Woodside Energy, FAR Ltd et Petronas — sans qu’aucune réponse ne soit reçue. Ce silence nourrit le soupçon d’un refus délibéré d’ouvrir des négociations sur une éventuelle unitisation, processus pourtant courant pour gérer des réservoirs transfrontaliers.
Les pétitionnaires rappellent que le Sénégal a déjà conclu des accords similaires avec la Mauritanie et la Guinée-Bissau. Le refus d’étendre la même logique à la Gambie semble donc incohérent, voire discriminatoire, estiment-ils.
« Le Sénégal ne peut choisir la coopération à géométrie variable. L’équité régionale ne doit pas être un principe à la carte », martèle M. M’Bai dans l’article.
Un test pour la CEDEAO ?
La pétition appelle la CEDEAO à initier une enquête indépendante ou à faciliter un dialogue diplomatique urgent entre la Gambie et le Sénégal. En l’absence d’une telle initiative, les auteurs du recours redoutent une crise de confiance plus profonde au sein de la communauté régionale.
Jusqu’à présent, ni les autorités sénégalaises ni la CEDEAO n’ont réagi officiellement à cette pétition. Mais pour les observateurs, cette affaire pourrait bien devenir un test majeur pour la crédibilité de la CEDEAO en tant qu’arbitre impartial entre ses États membres, surtout dans des dossiers aussi sensibles que l’exploitation des ressources naturelles transfrontalières.




