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Le Plan Sonko pour redresser l’économie : keynésianisme pragmatique et souverainisme assumé

Annoncé le 1er août depuis le Grand Théâtre de Dakar dans une mise en scène millimétrée, le Plan de Redressement Économique et Social « Jubbanti Koom » s’impose comme l’acte fondateur de la doctrine économique du gouvernement Diomaye-Sonko. Pensé pour la décennie, adossé à la Vision 2050 présidentielle, ce programme entend sortir le Sénégal de la dépendance…

Annoncé le 1er août depuis le Grand Théâtre de Dakar dans une mise en scène millimétrée, le Plan de Redressement Économique et Social « Jubbanti Koom » s’impose comme l’acte fondateur de la doctrine économique du gouvernement Diomaye-Sonko. Pensé pour la décennie, adossé à la Vision 2050 présidentielle, ce programme entend sortir le Sénégal de la dépendance et du pilotage à vue par une planification stratégique, rigoureuse et assumée.

Le contexte ne souffre aucune naïveté. Quinze mois après une alternance aussi inédite que conflictuelle, l’État hérite d’une situation dégradée : déficits jumeaux persistants, dette publique estimée à près de 77 % du PIB (voire au-delà si l’on inclut les engagements hors bilan), arriérés de paiement massifs, et un appareil administratif rongé par le clientélisme. Dans ce décor contraint, « Jubbanti Koom » se veut autant une opération vérité qu’un manifeste souverainiste.

Un plan à la fois chiffré et symbolique

Évalué à 5 667 milliards FCFA sur la période 2025–2029, le plan affiche une volonté de transparence budgétaire rare, ligne à ligne, pour restaurer la crédibilité financière du pays. Un message clair à l’endroit des bailleurs de fonds, dont la confiance s’est érodée depuis la suspension du programme FMI. L’un des marqueurs de cette volonté de rupture est la relance du Comité national de la dette publique, mis en sommeil depuis des années : une promesse de contrôle, autant technique que politique.

Entre keynésianisme pragmatique et souverainisme assumé

Sur le fond, le plan oscille entre un interventionnisme modéré (État investisseur dans les infrastructures, l’agriculture, le capital humain) et un souverainisme méthodique. Les piliers – autonomie alimentaire, énergétique, foncière et même monétaire – évoquent un retour des stratégies développementalistes d’après-indépendance, mais sans nostalgie ni romantisme. Il s’agit ici d’un souverainisme rationnel, inscrit dans une séquence planifiée en trois temps : redressement, impulsion, accélération.

Le parallèle s’impose avec les grandes tentatives africaines de planification économique – du Plan quadriennal sénégalais (1961-1964) au Plan Obote II en Ouganda (années 1980). Là où ces expériences ont échoué faute de constance ou d’outillage institutionnel, « Jubbanti Koom » se présente comme une tentative d’hybridation : rigueur budgétaire, mobilisation des ressources internes, réforme de l’État, ciblage industriel et insertion dans les chaînes de valeur mondiales.

Un détour stratégique par la Chine

La récente visite du Premier ministre en Chine illustre cette quête de modèle. Entre confucianisme, vestiges maoïstes et capitalisme d’État digitalisé, Sonko semble avoir perçu une cohérence, là où l’Afrique peine à articuler mémoire, pragmatisme et vision. Cette dimension idéologique du plan renforce sa portée : « Ce qui manque à l’Afrique, dira-t-il, ce n’est pas le génie, mais l’architecture. »

Mais l’histoire jugera à l’exécution

C’est là que réside le vrai test. Le Sénégal, comme beaucoup d’États post-coloniaux, a souvent planifié, rarement appliqué. L’exécution du plan sera confrontée à des appareils rétifs, une société impatiente, et des ressources limitées. Or, le pari de l’autonomie, sans marge d’erreur, suppose une ingénierie publique de haut niveau.

Le Premier ministre l’a affirmé : « Nous n’attendons rien du FMI. Ce que nous présentons aujourd’hui repose uniquement sur le peuple sénégalais. » Ce volontarisme, presque gaullien, s’accompagne de mesures fortes : création d’une task force interministérielle rattachée à la Primature, implication directe de technocrates, et recentrage de l’action publique sur des objectifs sociaux clairement identifiés (gratuité de la santé, emploi des jeunes, logement, éducation).

Mais les chiffres interrogent.

  1. Financement interne à 90 % : une ambition au bord de l’irréalisme.
    Le plan prévoit de financer 7 127 milliards FCFA sur 7 919 milliards via des ressources internes. Or, le taux de pression fiscale demeure faible (16,8 % du PIB en 2023), bien en deçà de la norme UEMOA (20 %). Les marges budgétaires sont étroites, les rigidités nombreuses (masse salariale, service de la dette), et la dette élevée. Une mobilisation de cette ampleur supposerait une révolution administrative et fiscale en quelques mois. Peu probable sans adaptation du calendrier ni appui externe, même partiel.
  2. Les nouvelles recettes (gaz, foncier, paris en ligne) suffiront-elles ?
    Elles sont prometteuses, mais incertaines. Les revenus gaziers dépendent du démarrage effectif des projets (Tortue, Sangomar), des conditions contractuelles et des prix mondiaux. La réforme foncière est lente et politiquement risquée. Quant aux jeux en ligne, ils restent une niche. Ces ressources ne couvriront pas à elles seules les promesses sociales massives du plan.
  3. Réduction de l’État et recyclage d’actifs : effet d’annonce ou vraie manne ?
    Le gouvernement mise sur une réduction de la taille de l’État et la valorisation d’actifs publics pour générer 5 677 milliards en trois ans. Ce chiffre, supérieur au budget d’investissement annuel actuel, suscite le scepticisme. De telles opérations sont longues, politiquement sensibles, et peuvent nuire à la souveraineté si elles concernent des actifs stratégiques (énergie, télécoms, foncier).
  4. Rétablir la confiance des bailleurs : quelle feuille de route ?
    Dans un contexte post-FMI, avec des dettes intérieures impayées et des PPP douteux, plusieurs pistes s’offrent :
    – reprise d’un programme technique avec le FMI (Staff-Monitored) ;
    – audit et publication de la dette intérieure et des concessions ;
    – application stricte de la LOLF ;
    – transparence dans les revenus extractifs (ITIE renforcée) ;
    – dialogue constructif avec les partenaires bilatéraux.
    Ces signaux sont nécessaires pour rassurer marchés et bailleurs, tout en préservant l’autonomie stratégique affichée.

Conclusion : un pari africain sur l’Afrique

« Jubbanti Koom » est à la fois un programme économique, un manifeste politique et une tentative de réinvention de l’État. Ni populiste, ni technocratique, le plan ambitionne d’incarner un nouveau réalisme africain : souverain, social, stratégique. Mais entre l’intention et l’impact, il y a la réalité d’un appareil d’État à réformer, d’un tissu productif à reconstruire, et d’une société à embarquer.

Le Sénégal joue ici une partition à contretemps des doctrines dominantes. À condition de tenir la note.

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