Depuis près de deux décennies, le milliardaire soudanais Mo Ibrahim s’évertue à faire de la gouvernance un enjeu mesurable, transparent et prioritaire pour le développement de l’Afrique. Pourtant, malgré les ressources considérables mobilisées, son « Indice Ibrahim de la Gouvernance en Afrique » (IIAG) peine encore à s’imposer comme un outil de référence dans les rapports des grandes institutions internationales ou des agences de notation. C’est là un paradoxe révélateur.
Créé en 2006, l’IIAG ambitionne d’être une boussole, un miroir fidèle du progrès — ou des reculs — en matière de gouvernance sur le continent. Il repose exclusivement sur des données, loin des jugements subjectifs et des angles idéologiques. Un outil rigoureux, trop rigoureux peut-être pour des partenaires encore frileux face à une parole africaine qui s’auto-évalue. À l’instar de son prestigieux prix — non attribué depuis 2020 — la fondation semble aujourd’hui confrontée à une transition : dépasser la simple célébration de l’alternance pacifique pour embrasser les réalités complexes d’une gouvernance en mutation.
Cette tension entre ambition et reconnaissance s’est rejouée à Marrakech, du 1er au 3 juin, lors de l’édition 2025 du Ibrahim Governance Weekend, rendez-vous annuel à la croisée des bilans froids et des slogans chauds. Le casting était relevé : Ngozi Okonjo-Iweala, David Lammy, Josep Borrell, Moussa Faki, Tarik Senhaji… Une brochette de décideurs et de penseurs, entre pertinence politique et coups d’éclat rhétoriques.
Mais au-delà de l’affichage, que reste-t-il ? Une inquiétude palpable : l’Afrique risque de se retrouver hors-jeu si elle ne prend pas en main le financement de son propre agenda. Le désengagement accéléré des bailleurs est désormais un fait. Selon les chiffres présentés, la part de l’Afrique dans l’aide publique au développement mondiale a chuté de 11 points entre 2013 et 2023. Or, comme le rappelle Ngozi Okonjo-Iweala, « l’APD n’était déjà plus un levier de développement durable ».
Trois piliers ont structuré les débats. D’abord, une redéfinition des partenariats fondée non plus sur la charité mais sur l’investissement et la souveraineté. Ensuite, la mobilisation des ressources internes — et elles sont considérables. Le continent peut, sur le papier, couvrir lui-même ses besoins de financement annuels estimés à 330 milliards de dollars pour l’Agenda 2063. Il lui faudrait pour cela juguler les 90 milliards de flux illicites annuels, muscler ses administrations fiscales, mobiliser les 220 milliards de dollars de fonds de pension, et mieux valoriser ses ressources naturelles et environnementales.
Enfin, la condition sine qua non : sans gouvernance, sans justice, sans paix, aucun modèle économique ne tiendra. La guerre au Soudan, les groupes armés au Sahel , les tensions récurrentes dans plusieurs pays rappellent que la stabilité n’est pas acquise. Dr Tedros Adhanom l’a résumé avec force : « La paix est le meilleur remède ».
Mo Ibrahim, toujours direct, n’a pas mâché ses mots : « Le déclin de l’aide ne doit pas être perçu comme une chute dans le vide. Elle n’a jamais suffi. Mais sans sécurité, sans justice, sans gouvernance, nous n’avancerons jamais. » Ce constat résonne comme une ligne de fracture : les ressources sont là, les idées aussi, mais la volonté politique et institutionnelle de transformer les slogans en instruments contraignants manque encore.
La prochaine étape, annoncée à Séville lors de la Conférence internationale sur le financement du développement (30 juin – 3 juillet), sera cruciale. L’Afrique y portera sa voix, on l’espère, avec clarté et fermeté. Mais pour peser dans les négociations internationales, encore faut-il que les instruments africains soient reconnus et intégrés. Que l’IIAG devienne un standard, pas une annexe.
En somme, le Mo Ibrahim Index ne souffre pas d’un déficit méthodologique, mais de reconnaissance politique. Il reste à faire entrer la gouvernance par les faits dans le langage opérationnel des bailleurs, des agences, et surtout… des États africains eux-mêmes.
Car à force de parler de l’Afrique que nous voulons, il faudrait peut-être commencer par écouter les outils que nous avons déjà.
