C’est une image qui restera. Ce jeudi matin, dans la chaleur déjà écrasante de Bamako, une civière fend la cour du Palais de justice. Dessus, allongée, méconnaissable, l’ancienne ministre malienne de l’Économie et des Finances, Bouaré Fily Sissoko. Incarcérée depuis plus de trois ans, hospitalisée ces dernières semaines, elle est conduite de force au tribunal, malgré un état de santé que ses avocats jugent « incompatible avec toute forme de jugement ». Suspendu en novembre 2024, le procès de l’un des visages les plus en vue du scandale politico-financier dit de « l’avion présidentiel et des équipements militaires » est ainsi officiellement rouvert.
Ce jeudi 22 mai marque une étape cruciale dans une affaire qui secoue le Mali depuis près d’une décennie. Au cœur du dossier : des contrats controversés signés durant la présidence d’Ibrahim Boubacar Keïta, ayant abouti à l’achat d’un avion présidentiel et de matériel militaire portent sur plus de 130 milliards de F CFA, et dans lesquels neuf anciens ministres, militaires et hommes d’affaires sont poursuivis. À l’époque, Bouaré Fily Sissoko dirigeait le portefeuille le plus stratégique du gouvernement. Aujourd’hui, elle est accusée de mauvaise gestion des fonds publics et de complicité de détournement, dans un procès à forte charge politique.
Une figure déchue
Bouaré Fily Sissoko n’est pas une inconnue du monde administratif malien. Ancienne inspectrice des finances, formée en France, elle avait acquis une réputation de technocrate rigoureuse, peu encline aux compromissions. Son passage au ministère de l’Économie entre 2013 et 2015, en plein redressement post-crise, avait fait d’elle une des figures centrales du gouvernement. Mais pour ses détracteurs, elle n’a pas su résister aux dérives du pouvoir d’alors. Pour ses partisans, elle est une victime expiatoire d’un système qu’elle n’a ni créé, ni dirigé.
« Elle paie pour tout un régime », souffle un ancien haut fonctionnaire présent à l’audience. « C’est plus facile de juger un ex-ministre malade qu’un système entier. »
Car si onze personnes étaient initialement poursuivies dans cette affaire, seules quatre comparaissent devant la Cour, dont Bouaré Fily Sissoko. Et alors que des pièces du dossier posent encore question – notamment sur l’authenticité des factures ou la livraison effective du matériel militaire –, l’attention reste focalisée sur la responsabilité de l’ex-ministre.
Un procès sous tension
Le contexte judiciaire, lui aussi, attise les doutes. La quasi-totalité des juges initialement saisis ont été remplacés. Sur les cinq membres de la Cour d’assises spéciale, seul le président est resté en poste. Une recomposition qui interroge sur la continuité des débats, voire leur impartialité. Le procès reprendra-t-il là où il s’était arrêté, ou faudra-t-il tout recommencer ? Silence du côté des autorités.
Et pendant ce temps, Bouaré Fily Sissoko souffre. Drépanocytose, hypertension, complications cardiaques : ses proches dénoncent un « acharnement judiciaire ». La défense a tenté d’obtenir un report, en vain. Son apparition sur une civière, ce jeudi matin, pourrait bien devenir le symbole d’une justice malienne tiraillée entre quête d’exemplarité et logique d’humiliation.
Tournant
Le procès n’en est qu’à ses débuts, mais il pèse déjà bien au-delà du sort d’une seule femme. Il s’agit aussi de savoir jusqu’où ira la justice dans la traque des responsabilités politiques. Entendus récemment par la Cour suprême, les anciens Premiers ministres Moussa Mara et Oumar Tatam Ly ainsi que l’ex-ministre du Budget Madani Touré pourraient être appelés à témoigner. Leurs déclarations sont attendues comme des révélations potentielles.
Pour l’instant, c’est bien Bouaré Fily Sissoko qui porte, seule, le poids d’un système opaque et d’un procès qui pourrait faire date. Entre fragilité physique et image publique écornée, elle apparaît comme la pièce centrale d’un échiquier plus vaste. Ce procès, plus qu’un jugement, est devenu un test pour la justice malienne : saura-t-elle être équitable, ou se contentera-t-elle d’un exemple ?
La réponse se jouera dans les jours à venir, sous les yeux d’un pays en quête de vérité.



