Dans la liste des territoires que Donald Trump menace d’annexer depuis son arrivée à la Maison Blanche, les installations portuaires de Panama détenues jusqu’alors par un conglomérat basé à Hong Kong ont fait couler beaucoup d’encre. Le canal de Panama joue un rôle stratégique dans le commerce maritime mondial, 70 % du trafic qui le traverse étant lié aux États-Unis. La Chine en est le deuxième utilisateur. Mais, au final, la gestion des ports du canal de Panama va revenir, à un milliardaire nigérian proche de Donald Trump, Adebayo Ogunlesi, qui cultive la discrétion aussi bien que les trophées aéroportuaires.
Envoyée spéciale à Panama
Dans le petit monde fermé des milliardaires américains qui entourent le 47ème président des Etats Unis, il y a bien sûr Elon Musk qui est né et a grandi à Pretoria d’un père sud-africain et d’une mère canadienne, avant de prendre la nationalité américaine. L’homme le plus riche de la planète (378,8 milliards de dollars), fondateur de Tesla, SpaceX, Neuralink, OpenAI, xAI, Zip2, défraie chaque jour la chronique depuis sa nomination à la tête du redouté « DOGE », le ministère de l’efficacité gouvernementale, qui a entrepris de démanteler tous les programmes d’aide des Etats Unis, notamment à l’Afrique, mais qu’il pourrait quitter sous peu !
Un autre milliardaire d’origine africaine, beaucoup plus discret, l’avocat et banquier Adebayo Ogunlesi, plus connu sous le nom de « l’homme qui a acheté l’aéroport de Gatwick », préfère quant à lui œuvrer en coulisse. Membre de plusieurs conseils d’administration de grands fonds américains comme BlackRock, le Nigérian qui vit aujourd’hui à New York est aussi membre du comité exécutif mondial (GEC) et du conseil d’administration de la société Topgolf Callaway Brands, Kosmos Energy Holdings et Terminal Investment Limited (TIL). Autant dire que le PDG de Global Infrastructure Partners (GIP), société qu’il a vendue le 12 janvier 2024 pour 12,5 milliards de dollars à BlackRock Inc., et dont il est devenu dans la foulée le premier actionnaire individuel, était en pole position pour se porter acquéreur des installations portuaires de Panama.
Comment ce deal a-t-il été rendu possible ? Sous la pression de l’administration américaine, selon les dires de la famille Li qui possède CK Hutchison Holdings, le conglomérat basé à Hong Kong, celle-ci, à la surprise générale, a finalement accepté de céder ses parts dans les deux ports qu’elle opérait jusqu’à présent à l’entrée et à la sortie du canal de Panama, un point de passage stratégique pour relier l’Atlantique au Pacifique et qui draine chaque année, selon les autorités du port, 3,5% du trafic maritime mondial dont 66% à destination ou en provenance d’un port américain.
Alertée, la société de Adebayo Ogunlesi, désormais filiale de BlackRock Inc., a aussitôt fait une offre de rachat d’environ 23 milliards de dollars avec la promesse que GIP gère les actifs nouvellement acquis en partenariat avec Terminal Investment Limited (TIL) et d’autres partenaires stratégiques. Pour rappel, BlackRock Inc est considéré comme le plus grand gestionnaire de fonds au monde et compte parmi les principaux investisseurs dans des secteurs comme l’énergie, les infrastructures de transport et le numérique. GIP, de son côté, est le plus grand gestionnaire d’infrastructures indépendant au monde, gérant plus de 100 milliards de dollars d’actifs. Les fonds d’investissement en infrastructures de la société représentent à eux seuls 60 milliards de dollars de son portefeuille.
Malgré l’émoi suscité par les sorties intempestives de l’administration Trump, qui n’a eu de cesse jusqu’à la visite à Panama City du secrétaire d’État américain, Marco Rubio ,de menacer de « reprendre » le canal cédé par Jimmy Carter au général Omar Torrijos, selon un traité de 1977 effectif depuis décembre 1999, Adebayo Ogulensi n’a pas caché sa satisfaction à l’annonce du deal, rendu public le 5 mars dernier : « Nous sommes ravis de nous associer à Terminal Investment Limited et à MSC, avec qui nous entretenons une relation fructueuse et de longue date, pour présenter une offre sur certaines participations dans des ports détenus et exploités par Hutchison Ports Holdings. Forts de l’expertise considérable de GIP en matière de détention et d’exploitation de ports, nous pouvons, avec nos partenaires, nous concentrer sur notre ambition commune : que ces actifs demeurent des opérateurs portuaires de classe mondiale, compétitifs, efficaces, commerciaux et axés sur les services », a-t-il déclaré.
Une dette de 5 milliards de dollars
En pleine guerre commerciale EtatsUnis/Chine et avec l’imposition, le 2 avril, de droits de douane de 34% sur les produits chinois et 20% sur ceux en provenance de l’Union européenne, cette acquisition, bien que présentée comme un « deal privé », est une victoire pour les Américains et devrait, selon les experts, calmer un peu le jeu en renforçant l’influence de Washington sur les échanges internationaux. La Chine est régulièrement accusée par l’administration Trump de vouloir espionner les bateaux américains. Ce que, bien sûr, dément Pékin. De même, le gouvernement de Panama comme les autorités du canal se sont érigés en faux contre les accusations jugées «farfelues» du 47ème président des Etats Unis visant à reprendre le contrôle du canal.
L’appel de l’archevêque de Panama, Monseigneur José Domingo Ulloa, qui a exhorté les Panaméens à l’unité nationale et à la défense de leur souveraineté, a fait la Une de tous les médias … en pleine trêve de la semaine du Carnaval, début mars! Dans un communiqué de presse concernant certains ports détenus et exploités par Hutchison Port Holdings (HPH), BlackRock Inc, Global Infrastructure Partners et Terminal Investment Limited (collectivement connus sous le nom de BlackRockTIL Consortium) ont, de leur côté, fait les mises au point suivantes : « Le consortium BlackRock-TIL va acquérir la participation de 90 % de HPH dans Panama Ports Company, qui possède et exploite les ports de Balboa et Cristobal au Panama. En outre, il acquerra les 80 % d’intérêts effectifs et de contrôle de CK Hutchison dans toutes les filiales et sociétés associées. Il s’agit d’une participation effective et majoritaire dans toutes les filiales et sociétés associées qui possèdent, exploitent et développent un total de 43 ports comprenant 199 postes d’amarrage dans 23 pays », précise le communiqué.
Hasard du calendrier ? Le 2 avril était la date limite pour la signature définitive -après accord des autorités panaméennes- de la gestion des opérations portuaires du canal. Les retombées financières de cette transaction sont estimées à 19 milliards de dollars pour une valeur d’entreprise globale de 22,8 milliards de dollars (le montant de l’offre de rachat d’Adebayo Ogunlesi), incluant une dette de HPH vis-à-vis de ses actionnaires de 5 milliards de dollars. En plus de prendre le contrôle des ports de Balboa et Cristobal au Panama, le consortium met également la main sur des infrastructures portuaires stratégiques au Mexique, aux Pays-Bas, en Égypte, en Australie, au Pakistan et ailleurs.
Autant dire que le milliardaire nigérian, après ses succès dans les aéroports, fait une entrée fracassante dans les ports. La question, toutefois, de savoir s’il le fait pour le compte de son ami, le président Donald Trump, ou bien pour son compte personnel, demeure. En effet, l’hypothèse d’une « rétrocession » avec des buyback actions ou titres ou actifs financiers, notamment des cryptos actifs, circule dans les milieux financiers. « La NASA a été déshabillée pour enrichir SpaceX sur ce modèle » précise une source. Les cryptos actifs sont, pour l’instant, en dehors de la loi extraterritoriale de contrôle du dollar. Ils sont donc moins traçables. « Serviront-ils à renvoyer l’ascenseur à Trump ? Pour cela, il faut surveiller les lois ou décrets de son administration sur la convertibilité des crypto actifs en dollars », précise encore cette source.
OpenAl, une affaire de milliardaires trumpistes ?
Originaire de Lagos, Adebayo Ogunlesi est connu dans son pays pour avoir participé à la chanson «Wonderful » de Burna Boy. Au départ, sa société de capital-investissement (GIP) était une coentreprise qui comprenait des investisseurs tels que le Crédit suisse et General Electric. En 2006, il a acquis l’aéroport de London City et, en 2009, il a acheté la majorité des parts de l’aéroport de London Gatwick dans une transaction évaluée à 1,455 milliards de pounds. GIP possède également l’aéroport d’Édimbourg, acquis en 2012, et Nuovo Trasporto Viaggiatori, acheté en 2018, avant de se lancer dans les infrastructures portuaires. Le septuagénaire, dont la fortune est estimée à 2,3 milliards dollars, a connu une ascension fulgurante en tant que « conseiller informel » auprès de dirigeants nigérians, notamment l’ancien président Olusegun Obasanjo. En 2016, lors de son premier mandat, Donald Trump le nomme, lui et d’autres experts, à la Maison Blanche pour le conseiller sur les investissements et l’économie issus d’entreprises. Il se retrouve propulsé parmi des géants tels que Blackstone, Patomark et General Motors au sein d’un conseil consultatif, qui a été dissous en 2017.
Mais Adebayo Ogunlesi n’a pas l’intention de s’en arrêter là ! Il vient de rejoindre le conseil d’administration d’OpenAI, le géant de l’intelligence artificielle connu pour ChatGPT. Cette nomination intervient alors qu’OpenAI, valorisée à 157 milliards de dollars, se prépare à devenir une entreprise à but lucratif dès 2025, pour financer le développement de l’intelligence artificielle générale (AGI) et d’infrastructures massives. Fort de son expérience dans les infrastructures et la finance mondiale, l’ami d’Elon Musk a déclaré : « L’IA offre une opportunité unique de construire un avenir meilleur. Je suis honoré de contribuer à cet effort aux côtés d’OpenAI. » On veut le croire avec lui.
NB: cet article ainsi que d’autres analyses, interviews et reportages, est à retrouver dans le mensuel Financial Afrik numéro 119.




