Correspondante permanente à Paris.
« Plus de 5 000 entreprises françaises sont, aujourd’hui, présentes dans toute l’Afrique employant directement 700 000 Africains. Elles y disposent de 10 000 sites d’exploitation »
C’est à une véritable rétrospective spatiale et temporelle des relations entre la France et l’Afrique à laquelle nous invite Etienne Giros, président du CIAN (Conseil des Investisseurs français en Afrique) qu’il dirige depuis dix ans. Non sans humour, si on en juge par le choix du titre de son essai, qualifié à raison par son auteur d’enthousiaste, pour déconstruire les préjugés qui prévalent, selon lui, à l’égard du continent en 54 « nuances d’Afrique. » Si l’entrée en matière fait sourire, le dessein de cet ancien cadre dirigeant de grands groupes français opérant en Afrique, comme CFAO ou Bolloré, avant de diriger l’institut d’études et de sondage CSA puis le CIAN, consiste à mesurer à l’aune des soubresauts récents des relations entre le continent et la France, notamment avec ses anciennes colonies, la place qu’y occupent les entreprises françaises. D’abord sur leurs marchés francophones traditionnels, certains restés longtemps captifs, et ceux qu’elles ont été obligées de conquérir dans les autres régions d’Afrique, anglophones et lusophones, sous les coups de boutoir de la concurrence de pays comme la Chine.
Structuré en 54 affirmations correspondant au nombre de pays africains, l’essai se veut un guide pour les entrepreneurs et décideurs souhaitant s’implanter sur le continent. Il s’appuie notamment sur les enquêtes publiées, chaque année, en ce qui concerne le climat des affaires en Afrique sous forme d’un Baromètre CIAN/Africaleads des leaders d’opinion. Lequel a permis de déceler l’effritement de la France, avant même que ne sévisse le Frenchbashing, aussi bien en termes d’image que d’impact de son action. « La France se classe en 6e ou 9e position des partenaires de l’Afrique, derrière tous les grands pays occidentaux. Même si ce résultat semble être en décalage avec la réalité, voire injuste, il dénonce un malaise profond. Surtout quand on observe les pays qui nous dépassent » regrette-t-il.
Sur les raisons de ce désamour, Etienne Giros cite la cherté et la difficulté d’obtenir un visa, de plus en plus de jeunes qui partent étudier dans d’autres pays que la France, les réseaux sociaux ainsi que les médias qui seraient la proie permanente de la propagande étrangère et, notamment, russe. Pourtant, il n’en démord pas : l’Afrique reste un continent d’opportunités économiques majeures avec un potentiel démographique du fait de la jeunesse de sa population faisant du continent « une terre de croissance » où les entreprises françaises ont déjà prouvé leur capacité à réussir. Ces dernières continuent d’ailleurs de jouir d’une bonne réputation, parce que beaucoup d’entre elles ont choisi de s’installer dans la durée en créant des filiales de droit africain. « Plus de 5 000 entreprises françaises sont, aujourd’hui, présentes dans toute l’Afrique employant directement 700 000 Africains. Elles y disposent de 10 000 sites d’exploitation », révèle-t-il. Aussi, le « bon » indicateur pour mesurer la place des entreprises françaises est, selon lui, celui des investissements directs étrangers (IDE) « qui reflètent leur poids réel en Afrique plutôt que des statistiques douanières sur les imports-exports qui ne comptabilisent pas l’activité des filiales locales. » Et, malgré les défis structurels, le Président du CIAN considère que l’investissement est non seulement possible mais nécessaire : « Oui, on peut investir en Afrique ! Oui, les entreprises françaises réussissent en Afrique ! » martèle-t-il.
En d’autres termes, la France doit rester présente en Afrique tout en adoptant une posture « plus humble et proactive qui encourage une coopération renouvelée fondée sur le respect mutuel.» Il ne nie pas que le risque pays soit -souvent- surévalué en Afrique. Aussi, pour surmonter les obstacles à l’investissement, il préconise une approche pragmatique basée sur la simplification administrative, le partenariat local, le rôle des diasporas, le soutien aux PME africaines et une stratégie géographique ciblée. En contribuant à créer un environnement favorable aux affaires, ces solutions contribuent au développement durable du continent. Il ne dit rien en revanche sur les transferts de technologie, mais affirme que l’industrialisation du continent passera par l’amélioration de la productivité et certainement pas, selon lui, par un protectionnisme accru !
A signaler enfin, la préface signée par Patrick Achi (ancien Premier ministre de Côte d’Ivoire) qui ajoute une dimension politique importante au livre, tout en soulignant l’importance du rôle joué par les entreprises « sans lesquelles rien ne peut se faire puisque ce sont elles qui créent les emplois, procurent des ressources aux Etats par leurs impôts et produisent des biens et des services indispensables aux populations. » Autant d’appels pour rendre au secteur privé toutes ses lettres de noblesse que la brouille entre la France et l’Afrique ne pourra pas effacer.




